"TIME IS MONEY"

by F.Terris (sel pyrénéen)
jeudi 10 novembre 2005
par Collectif TRANSVERSEL
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"Le temps c’est de l’argent". Quel est l’économiste, le sociologue ou le philosophe qui nous a annon cé, il y a plus d’un siècle, cette idée géniale pour un économiste ?

"Le temps c’est de l’argent".

Quel est l’économiste, le sociologue ou le philosophe qui nous a annon cé, il y a plus d’un siècle, cette idée géniale pour un économiste ? Le temps aurait-il une valeur pouvant se calculer en argent ? Ces trois mots résument le drame qui s’est dérou- lé devant nos yeux depuis la révolution industrielle au dix-neuvième siècle. Nous sommes aujourd’hui tous victimes de cette petite phrase : Time is money

Notre vraie richesse, c’est le temps de notre vie, les quelque sept cent cinquante mille heures que nous passons en moyenne sur cette Terre. Notre vraie richesse pour nous et pour la société dans laquelle nous vivons, c’est l’usage que nous faisons de ces heures.

Nous pouvons quitter cette Terre après avoir accumulé une montagne d’or. Cette montagne ne versera jamais une larme ou n’agitera jamais un mouchoir lors de notre départ. Par contre il y aura beaucoup de monde pour essayer de se partager la mon- tagne d’or. Si au contraire notre temps de vie a été utilisé à donner de notre temps aux autres, alors quand nous la quitterons, il y aura cer- tainement des amis pour nous dire au revoir et nous ne partirons pas dans la solitude. Alors que l’argent avait été inventé pour simplifier les échanges nécessaires à nos besoins, nos économistes, emportés par l’idée que gagner de l’argent était une fin en soi, ont décidé qu’il fallait transformer notre temps de vie en argent : l’argent n’était plus un ser- viteur utile mais un maître exigeant. Nos économistes ne se sont pas arrêtés là. Afin d’augmenter la quantité d’argent gagné, ils ont voulu lui faire produire des intérêts, ce qui a permis à ceux qui possédaient beaucoup d’en avoir plus et à ceux qui en avaient peu de se retrouver avec moins.

Les systèmes d’échanges locaux

Devant cette évolution dramatique de notre société qui n’a plus le temps de profiter de son temps, une idée a fait son chemin : il y aurait peut-être une autre manière de voir l’économie en remettant les vraies valeurs à leur place. Les systèmes d’échanges locaux ou SEL ont vu le jour. L’idée étant que l’on peut donner de son temps, rendre des services aux autres et en recevoir sans utiliser l’argent.

Toute production, quelle qu’elle soit, se compose : de matière première, de savoir, de savoir-faire, de faire.

La matière première nous est donnée gratuitement. Nous n’avons jamais ouvert un compte bancaire au nom de la Terre. Nous nous sommes contentés de prendre et souvent de gaspiller ce que la Terre nous donne généreusement. Le savoir, nous l’avons acquis avec le temps. Le savoir-faire, nous l’avons développé au fur et à mesure de nos activités et de nos expériences. Le faire, c’est l’utilisation de ce que nous avons appris, plus le temps qu’il nous faut pour réaliser...

Fonctionnement des SEL

Le système d’échanges local est composé d’un groupe de personnes vivant dans un même secteur, qui indiquent chacune ce qu’elles peuvent offrir et ce dont elles ont besoin.

Ces offres et demandes sont réunies dans un bulletin qui paraît à intervalles réguliers. Chacun ensuite tâche de répondre aux demandes des autres membres selon ses possibilités.

Des échanges se réalisent et sont comptabilisés en unités d’échanges, reflétant la valeur des échanges réalisés.

[Les SEL et l’argent

Les SEL se sont rendu compte

1) que l’argent n’est qu’une unité de mesure et qu’en aucun cas il pouvait être rare. C’est un peu comme si nous manquions de kilomètres pour mesurer la distance de Paris à Marseille.

2) que l’argent pouvait ne pas produire d’intérêts. Une unité de mesure serait faussée si elle augmentait ou diminuait de valeur suivant la couleur du ciel ou la force du vent.

3) que l’argent n’étant qu’une représentation du temps que nous donnons à la société dans laquelle nous vivons, ce temps doit avoir la même valeur pour tout le monde et dans le monde. La Terre met le même temps pour faire le tour du Soleil en Chine et en Europe. Ces trois petits points peuvent transfor- mer l’économie du monde.

Comprendre que le temps utilisé dans notre vie pour le travail n’est pas un temps de travail mais un temps de service que nous donnons à la communauté dans laquelle nous vivons.

L’argent est un écran qui nous empêche de voir ce qu’il y a derrière ce que nous consommons. Certains produits peuvent être fabriqués par de jeunes enfants réduits à l’état d’esclaves sans que nous ne nous en rendions compte.

Dans le monde de l’argent. je pave donc j’achète ce que je veux. Un peu comme les Etats-uniens, pas d’accord pour réduire le taux de pollution dans leur pays, mais propo- sant d’acheter leurs droits de polluer aux pays qui polluent peu.

Le SEL lève ce voile et nous permet de voir d’où vient ce que nous échangeons.

Les SEL et la décroissance

Nous comprenons alors que tout ce que nous consommons est obtenu grâce au temps donné par d’autres membres de notre communauté. Sachant que ce temps est précieux, nous le respectons. De plus, le temps de notre vie ne sert pas uniquement à gagner toujours plus, mais à nous permettre de profiter du monde dans lequel nous vivons et à vivre dans une communauté riche en convivialité.

Connaissez-vous cette histoire d’une tribu d’Amazonie ?

Une tribu indienne vivait dans la forêt amazonienne. Pour couper du bois. elle se servait de pierres aiguisées. Le procédé prenait du temps. Des missionnaires en visite se dirent qu’ils pourraient les aider en leur donnant de belles haches en bon acier états- unien. Un an plus tard, les mêmes missionnaires revinrent visiter la tribu. Les Indiens étaient tranquillement assis en train de parler ensemble à l’ombre d’un grand arbre. Les missionnaires de leur demander « Alors, ces haches sont-elles pratiques ? » « C’est formidable » répondirent-ils en choeur « nous allons dix fois plus vite qu’avant » Et les missionnaires de continuer : « Vous coupez donc beaucoup plus de bois qu’avant ? »

Les Indiens tout étonnés ne comprenaient pas. « Pourquoi couper plus de bois ? Nous coupons comme avant ce qu’il nous faut et grâce à vous, nous avons plus de temps pour profiter de notre existence ».

Cette petite anecdote peut se revivre dans les SEL. Seul compte ce que nous donnons et ce que nous recevons. Il n’y a pas de spéculation ni du « toujours plus » prôné par tous les financiers essayant de produire de l’argent avec de l’argent. Les grains de SEL n’ont jamais produit un seul grain supplémentaire. En revanche, il y a derrière chaque grain un service rendu, un échange de biens ou de savoirs. De ce fait les membres d’un SEL ne chercheront pas à dépenser inutilement car ils n’y trouveront aucun intérêt, leurs grains de SEL ne servent que pour l’essentiel ou pour leur bien-être.

Dans le monde classique de l’argent, l’argent se doit d’être bien placé afin de produire des intérêts. Certains de nos ancêtres s’estimaient riches quand leurs rentes leurs permettaient de vivre de leurs intérêts. En fait, ils ne faisaient que vivre sur le dos de leurs subordonnés. C’était le temps après l’esclavage, recréant une autre forme d’esclavage. Ce système a posé bien des problèmes et donné lieu à des révolutions. Certains esprits inven- tifs ont créé le système des sociétés par actions, de la spéculation boursière obligeant à consommer toujours plus pour que les actions montent.

Dans le SEL il n’est pas nécessaire de spé- culer, il suffit de rendre service et accepter de recevoir. Il n’est pas nécessaire dans l’écono- mie des SEL de parler de croissance. Bien au contraire, fidèle au sens du mot économie « la bonne gestion de la maison » les selistes évi- tent de dépenser inutilement et utilisent au mieux les ressources locales.

La convivialité

La plus grande réussite des SEL a été de permettre à beaucoup de personnes de se rencontrer en dehors de toute considération financière ou sociale. Avec le temps, des liens se créent autour de l’idée qu’une autre forme d’économie est possible, qu’un autre monde est possible. Un monde de solidarité et d’entraide, au lieu d’un monde d’exploitation et de spéculation.

Le système d’échanges s’est répandu dans le monde entier ; petit à petit l’idée fait son chemin et si pour le moment il n’est pas possible de faire un plein d’essence comptabilisé en grains de sel, les mentalités évoluent et rejoignent celles de tout ceux qui font avancer petit à petit les idées de ceux qui dirigent notre économie.

J’aimerais terminer en citant quelques extraits de la proposition de la « Charte de la Terre » présentée par la Communauté internationale Baha’i au Comité préparatoire de la Conférence des Nations Unies sur l’environnement et le développement.

L’exploitation effrénée des ressources naturelles n’est qu’un symptôme d’une maladie générale de l’esprit humain. Aussi, toute solution à la crise de l’environnement et développement doit s’appuyer sur une approche favorisant l’équilibre et l’harmonie spirituels dans le for intérieur de l’être humain, dans les relations entre individus et dans les rapports de l’homme avec l’environnement dans son ensemble. Le progrès matériel doit être au service non seulement du corps, mais aussi de l’intellect et de l’esprit.

Les transformations requises pour réorienter le monde vers un avenir durable demandent un degré de sacrifice, d’intégration sociale, d’action désintéressée et d’unité d’intention rarement atteint dans l’histoire de l’humanité...

La confrontation et la domination doivent laisser place à la consultation, afin que prévale la coopération au sein de la famille des nations lors de la conception et de l’application de mesures qui préserveront l’équilibre écologique de la Terre ». Les SEL ne sont pas forcément une source de décroissance mais ils préparent les mentalités à mieux comprendre l’évolution vers un monde plus humain, plus écologique et plus solidaire.

Un monde où la Paix pourra enfin trou- ver sa place.

François Terris

Ce texte a été écrit avec l’aide de membres du SEL pyrénéen. Toutefois il est surtout inspiré des cen- taines de rencontres que j’ai eues avec des amis-les de SEL de France, d Angleterre, de Belgique et d’Italie. Ils ont été des lumières dans ma vie. A tous, un grand merci.

SILENCE N°297 page 13-14 juin 2003


Le magazine SILENCE -le journal des alternatives de l’écologie et de la NON-violence. abonnement par courrier au 9 rue Dumenge F 69317 LYON Cedex04 ( abonnement d’essai 15 Euros les 6 mois)

Texte mis en ligne par Daniel D., Merci à François Terris et à la rédaction de SILENCE pour leur travail .


Commentaires

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samedi 28 février 2009 à 14h06, par  Bruno Lemaire

Magnifique article, qui pose la bonne question : à quoi consacrer le temps que l’on passe sur cette terre, et qui incite donc à réfléchir sur le concept de monnaie.

Par ailleurs, le contexte de sinistrose de la crise actuelle incite à réfléchir à des visions qui sortent de la pensée unique dominante.
Je travaille actuellement sur deux idées qui ont un certain nombre de points communs avec la démarche des SELs.
Première idée, celle du Revenu Minimum de Dignité (RMD : 630 euros mensuels) que j’ai exposé assez longuement sur http://www.contre-feux.com (ainsi que sur mon blog perso).
Deuxième idée, celle de monnaies alternatives, complémentaires, franches, un peu à la silvio Gesell.
Là aussi, ce type d’idées commence à faire son chemin.

Très cordialement,
Bruno Lemaire, Economiste, professeur à HEC Paris.

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mercredi 10 août 2005 à 10h04, par  martin.mic@free.fr

La démarche économique des SEL est très subversive vis à vis de l’ordre économique actuel. Cela signifie qu’elle heurte frontalement cette économie. En effet, ceux qui paient des taxes ne voient pas d’un très bon oeil des activités similaires aux leurs se développer sous leur nez. D’autre part, une partie des taxes servent à financer des services publiques, de la recherche, de l’éducation etc. Il me semble donc que ce positionnement révolutionnaire des SEL confinera pour longtemps encore ses adeptes et cette économie à l’entraide (dont je suis le premier à défendre les bienfaits) et concernera très peu de monde.
Il me semble qu’il serait beaucoup plus efficace de définir un domaine d’activité sur lequel "le temps" (et non le profit) serait le premier critère. Je crois que le temps passé à s’occuper des personnes dépendantes répond exactement et de façon indiscutable à cette définition. Une fois ce point acquis il devient possible de créer une économie plurielle basée sur la pluriactivité. C’est à dire que chacun pourrait passer une partie de son temps dans le domaine du profit (ou de l’administration) et une partie de son temps dans le domaine du non-profit ainsi défini.
Le principe de monnaie fondante me semble très bien adapté pour fluidifier les échanges dans le domaine du non-profit. Je défends donc l’idée de deux monnaies complémentaires : la monnaie actuelle partout où il est nécéssaire d’investir et la monnaie fondante là où ce qui compte c’est le temps passé et le lien social. Il s’agit d’une démarche réformiste qui permettrait d’initier une très grande masse de personnes à une économie plurielle, ce qui nous conduirait en définitive à une révolution. On peut noter que les pompiers volontaires (200 000 volontaires pour 20 000 professionnels) vivent déjà selon un principe de pluriactivité et qu’ils ont donc déjà tracé un sillon d’économie plurielle libérale et solidaire dans la jungle du droit du travail.

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lundi 2 juin 2003 à 09h53, par  Collectif TRANSVERSEL

Merci François pour nous faire partager une si belle prose.
Ce texte fera son chemin , il sera et fera parti de l’anthologie des SEL.
amicalement

Daniel D.

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