CHER HERVE (suite 2)

By Pantaleo Rizzo
mardi 24 juin 2003
par Collectif TRANSVERSEL
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Voici les belles histoires du circuit Kula et du don ternaire du sage maori Tamati Ranapiri.

Voici les belles histoires du circuit Kula et du don ternaire du sage maori Tamati Ranapiri.

Les réseaux La caractéristique principale que je donne aux réseaux est celle de ne jamais parvenir à la pluralité, mais de s’arrêter toujours aux relations bilatérales. Il y a deux types de réseau, l’un repose sur le symbole et concerne le transfert de don, l’autre repose sur le signe et concerne le troc de marchandises. Le réseau peut être confiné dans un seul couple ou parvenir à avoir plusieurs couples. Il est d’un seul couple quand le comportement économique, et la structure des liens correspondante, peut être formellement traduit par l’expression A-B. La présence de trois ou quatre ou plus couples d’individus dans le réseau ne change pas son caractère bidimensionnel. La relation reste toujours entre deux singularités, jusqu’à ce qu’une monnaie soit introduite.

Les réseaux par le don Les réseaux par le don reposent sur le comportement économique de la réciprocité et le modèle institutionnel de la symétrie. J’appelle réciprocité bilatérale un comportement économique dont le mouvement des services, objets et savoirs, est un transfert. Par ce comportement j’entends que parfois un individu donne à l’autre individu (A B) et parfois il reçoit de l’autre (A B). Le statut des services, savoirs ou objets transférés est celui de « don », qui, selon Marcel Mauss , est réglé par un cycle de trois obligations, celui de « donner », celui de « recevoir » et celui de « rendre ». Même si la réciprocité suppose le retour, il n’y a aucune prétention de donner et de recevoir simultanément l’un de l’autre, ni de spécifier la nature du retour. Normalement, il se passe que celui qui a donné, désire « recevoir », et celui qui a reçu, a envie de « donner » à son tour. Néanmoins, le cycle ne se complète jamais, parce que les caractéristiques de l’obligation de « rendre » sont expressément non précisées. Les obligations ne sont, donc, jamais neutralisées. Par conséquent, il n’existe aucune garantie sur le respect de l’obligation de « rendre », ce qui fait que le transfert repose sur la notion de confiance. Entre le donateur et le receveur, il s’instaure une structure de liens ou un modèle institutionnel que j’appelle symétrie bilatérale. Cela veut dire que le donateur sait ce qu’il a donné à tel receveur et, symétriquement, le receveur sait ce qu’il a reçu de tel donateur. Comme suite du transfert, il y a symétrie entre donateur et receveur, et cette symétrie est bilatérale, car elle ne concerne que tel donateur et tel receveur. Les transferts de dons sont plutôt qualifiés par l’intention du donateur et par celle du receveur que par les qualités matérielles des dons. Savoir donner est aussi important que savoir recevoir car les actions de transférer, autant celle de donner que celle de recevoir, créent des liens émotionnels, c’est-à-dire fortement chargés d’émotion. Ce que l’un donne ou ce que l’autre reçoit est l’occasion de sentir l’émotion suscitée par le transfert. L’émotion transcende l’individu, car elle ne peut pas être commandée. Elle vient du néant, c’est-à-dire de la fracture existante entre les deux liens émotionnels. C’est pour cela que tout transfert, pour s’accomplir, nécessite d’une émotion positive des deux auteurs, l’un en voulant donner, l’autre en voulant recevoir. Ce qui exige la compréhension et l’interprétation des actes de donner et de recevoir. La réciprocité bilatérale peut donner forme à un seul couple de don, mais aussi à une ronde de don et même à un réseau d’amitié et de bon voisinage, tout en maintenant la symétrie au niveau bilatéral. Le couple de don est un accord entre deux personnes qui exclue toute autre personne. L’exemple typique est le couple érotique. Normalement, un homme et une femme, amoureux l’un de l’autre, donnent vie à un seul couple de don. La ronde de don est un cercle constitué de plusieurs individus en situation de parité relationnelle, car toutes les positions sont équivalentes. Elle permet seulement deux couples de don pour chacun. La ronde de don élargit le champ de la réciprocité bilatérale, tout en maintenant la symétrie bilatérale du réseau. Le circuit kula des îles Trobriand, que B. Malinowski a étudié pour la première fois, est certainement une ronde de don, car il y a des mouvements de deux articles qui circulent sans cesse dans des directions opposées (le « soulava », sorte de longs colliers de coquillages rouges, et le « mwali », des bracelets de coquillage blanc). René Chopard soutient même que dans la ronde de don « La notion de relation bilatérale finie perd toute pertinence ». Or, et contrairement à cette thèse, la notion de symétrie bilatérale a sa pertinence ici, parce que la relation concerne toujours deux personnes. Ce qui change, par rapport au couple de don est que le donateur du « soulava » vient d’une direction, tandis que le donateur du « mwali » est dans la direction opposée. Ainsi chacun est obligé d’entrer en relation avec deux personnes différentes, afin de faire fonctionner le circuit Kula. Néanmoins, le transfert crée toujours une symétrie bilatérale, car le premier donne le « soulava » au second qui le reçoit pour le donner à un tiers ; de même, l’un donne le « mwali » et le deuxième le reçoit, pour le donner au troisième. Il est vrai que « Tous les mouvements de ces articles kula, les détails des transactions, sont fixés et réglés par un ensemble de conventions et de principes traditionnels, et certaines phases de la kula s’accompagnent de cérémonies rituelles et publiques », mais il est vrai aussi que le premier ne sait rien de ce qu’effectivement le troisième fait après, sinon qu’il attend que le circuit passe une autre fois chez lui. Le réseau d’amitié et de bon voisinage permet de constituer un couple de don avec chaque ami ou bon voisin. Si, par exemple, le réseau est formé de huit individus, chacun peut constituer sept couples de don. Si un autre individu entre dans le réseau, il constitue huit couples de don, et chacun peut ajouter un autre couple de don à ces sept couples précédents. Naturellement, la symétrie est toujours bilatérale. Aucune pluralité n’a été véritablement créée ! Ni la ronde de don ni le réseau d’amitié et de bon voisinage n’ont transformé le niveau bidimensionnel au niveau tridimensionnel. La ronde et le réseau complexifient un peu plus la symétrie bilatérale, mais ils ne créent aucune pluralité. Pour qu’une pluralité puisse être créée, il faut transformer la simple rencontre bilatérale en un croisement d’au moins trois personnes !

Les réseaux par le troc Dans le réseau par le troc, le comportement économique est le marché direct et son modèle institutionnel est l’échange bilatéral. La relation établie entre deux troqueurs repose sur une convention qui, lorsqu’elle est acceptée par les autres troqueurs, définit les règles communes de l’échange bilatéral. Pour s’accomplir, le troc exige qu’entre les deux troqueurs, chacun demande ce dont l’autre dispose et chacun offre ce dont l’autre a besoin. Ainsi, il y a une continuité dans le mode d’échange, entre une marchandise à donner sans ambiguïté et une autre marchandise à recevoir clairement et distinctement établie. Les mouvements des biens, services et savoirs, sont des actes théoriquement simultanés. Ainsi, le troc complète le cycle des trois obligations (celle de « donner », celle de « recevoir » et celle de « rendre »), d’un seul coup, et habille les services, savoirs et objets, transférés, du statut de marchandise. Les caractéristiques de l’obligation de « rendre » sont précisées et garanties par un lien contractuel (ou fonctionnel), fortement influencé par le calcul. Le lien contractuel (fonctionnel) unit les deux troqueurs, sans générer aucune fracture intermédiaire, parce qu’il doit assurer le retour de la marchandise. Sa fonction essentielle est l’efficacité dans le mouvement d’aller et retour des marchandises. Dès que le troc se termine, le lien contractuel (fonctionnel) finit aussi sa fonction et les deux troqueurs se retrouvent dans une situation économique et relationnelle neutre. Dans le troc, il n’apparaît aucun référent distinct, parce qu’il n’existe aucun croisement de liens contractuels (fonctionnels). Ainsi, chaque troqueur est le référent de l’autre. La complexification du réseau par le troc ne passe pas par l’augmentation des symétries bilatérales (cela était le cas de la ronde de don et le réseau d’amitié), mais par la concentration des troqueurs dans un lieu précis. C’est sur la place de marché que le mouvement des marchandises peut tracer une ronde ou un réseau, chacun peut troquer une chose avec une autre afin de la troquer, à son tour, avec une autre encore, dont il a vraiment besoin. Néanmoins, la place de marché maintien l’échange bilatéral, sans jamais créer un croisement de liens.

Comparaison entre réseaux La tradition sociologique définie la réciprocité comme un « échange de produits de valeur socialement estimées (quasi) équivalentes selon un système de mesure qualitative ou quantitative donnée ». Cette définition, influencée par le béhaviorisme et les théories marginalistes de la valeur, réduit la valeur émotionnelle du transfert de don à une simple valeur d’échange de marchandises. Elle confond totalement la symétrie réciproque avec l’échange marchand. Dans cette définition, il y a d’abord une confusion entre comportement économique (ici, la réciprocité), qui concerne le mouvement des valeurs (objets, services, savoirs), et modèle institutionnel (ici, l’échange), qui concerne la structure des liens contractuels (fonctionnels) associés au mouvement des valeurs (relations). Puis, il y a une confusion d’imaginaire. L’échange est le modèle institutionnel qui constitue le niveau bidimensionnel de l’imaginaire organisationnel (social), tandis que le niveau bidimensionnel de l’imaginaire multilatéral est constitué par le modèle institutionnel de la symétrie. Marcel Mauss dans son Essai sur le don, écrit que « les échanges et les contrats se font sous la forme de cadeaux en théorie volontaires, en réalité obligatoirement faits et rendus ». Il constate que dans les sociétés dites primitives, ce que le gens « échangent, ce n’est pas exclusivement des biens et des richesses, des meubles et des immeubles, des choses utiles économiquement. Ce sont avant tout des politesses, des festins, des rites, des services militaires, des femmes, des enfants, des danses, des fêtes, des foires dont le marché n’est qu’un des moments et où la circulation des richesses n’est qu’un des termes d’un contrat beaucoup plus général et beaucoup plus permanent ». Mauss introduit le concept de « prestations totales », qui sont, à la fois, sociales et économiques, spirituelles et matérielles. Par rapport à la définition précédente, ce concept détruit la fable du troc et de l’homo œconomicus, qui ne cherche, par sa nature, qu’à se procurer des biens nécessaires et uniquement par l’échange marchand, mais, il maintient la thèse de l’échange universel. Il en fait même le mélange, en mettant souvent ensemble le terme « échange » avec le terme « don » pour construire les formulations de « dons échangés » et « échange de dons ». Puis, il situe le mélange de l’échange-don au point de passage entre les prestations totales d’origine et les échanges marchands modernes. Or, l’échange de marchandise ne provient pas du transfert de dons. Simplement, ce qu’il y a eu dans la modernité, c’est qu’autant le transfert de don que l’échange de marchandises par le troc ils ne sont plus importants. Ils sont mis à l’ombre, car ils ont été dépassés par le niveau tridimensionnel de la filière de l’imaginaire organisationnel (social), qui utilise l’argent comme monnaie à tous usages. En se référant à Marcel Mauss, Lévi-Strauss écrit que « L’observation empirique ne lui fournit pas l’échange, mais seulement - comme il le dit lui-même - « trois obligations : donner, recevoir, rendre. » ». On voit le transfert, c’est-à-dire l’acte de donner et l’acte de recevoir, mais on ne voit pas l’échange, c’est-à-dire le couple d’actes donner-recevoir, suivi, tout de suite, d’un autre couple d’actes donner-recevoir, au sens inverse. L’échange, donc, n’est pas constaté par l’observation empirique, et Lévi-Strauss critique Mauss d’avoir appliqué aux corps isolés, seuls présents, une vertu qui force les dons à circuler, à être donnés, à être rendus. Du moment que cette vertu n’existe pas objectivement, comme une propriété physique, il faut qu’elle soit conçue subjectivement. Mais alors, dit-il, « on se trouve placé devant une alternative : ou cette vertu n’est pas autre chose que l’acte d’échange lui-même, tel que se le représente la pensée indigène, et on se trouve enfermé dans un cercle ; ou elle est d’une nature différente, et par rapport à elle, l’acte d’échange devient alors un phénomène secondaire ». Pour échapper à ce dilemme, Lévi-Strauss fait de l’échange « le phénomène primitif » et abandonne « l’édifice complexe, construit à partir des obligations de donner, de recevoir et de rendre, à l’aide d’un ciment affectif et mystique ». Cette démarche de Lévi-Strauss nie la fracture du néant, existante entre les liens émotionnels, et privilégie la continuité des liens contractuels (fonctionnels). Ainsi, le structuralisme de Claude Lévi-Strauss réduit le symbole au signe. Le réseau de troc est principalement adapté pour des individus qui se conçoivent comme des étrangers, l’un pour l’autre. Historiquement, le troc est fait avec les allochtones, et s’engendre souvent aux lieux de rencontre du commerce de long cours, comme les ports ou les croisements de routes importantes. Le transfert par le don, par contre, est fait à l’intérieur de la même population autochtone et même entre populations allochtones, mais jamais au-delà de la frontière affective qui divise l’ami de l’ennemi. Cette frontière, qui fait la grande différence entre les troqueurs, d’une part, et les amis et bons voisins, d’autre part, définie les limites de confiance. Les troqueurs précisent le retour de la marchandise par manque de confiance. Les amis et bons voisins supputent le retour du don, mais ils ne le précisent jamais, parce qu’ils affichent la présence de la confiance.

Pour le don ternaire du sage maori Tamati Ranapiri voici quelque chose prise du beau livre de Marcel Mauss « Essai sur le don » in « Sociologie et anthropologie », Quadrige/Presses Universitaires de France, 7e édition, 1997.

On peu maintenant remarquer que le don des taonga est un don du nom. Ces objets précieux qui sont, selon le proverbe maori, priés de détruire l’individu qui les a acceptés, ont une valeur magique, le hau, la valeur du nom qu’ils emportent avec eux en tant que symboles .Le hau, valeur spirituelle conjointe à l’objet donné, ne s’aliène pas et forcera le donataire à rendre. C’est le sage maori, Tamari Ranapiri, qui explique la théorie du hau : « Je vais vous parler du hau… Le hau n’est pas le vent qui souffle. Pas du tout. Supposez que vous possédez un article déterminé (taonga) et que vous me donnez cet article ; vous me le donnez sans prix fixé. Nous ne faisons pas de marché à ce propos. Or, je donne cet article à une troisième personne, qui, après qu’un certain temps s’est écoulé, décide de rendre quelque chose en paiement (utu). Il me fait présent de quelque chose (taonga). Or, ce taonga qu’il me donne est l’esprit (hau) du taonga que j’au reçu de vous et que je lui ai donné a lui. Les taonga que j’ai reçus pour ce taonga (venus de vous) il faut que je vous le rende. Il ne serait pas juste (tika) de ma part de garder ces taonga pour moi, qu’il soient désirables (rawe), ou désagreables (kino). Je dois vous les donner car ils sont un hau du taonga que vous m’avez donné. Si je conservais ce deuxième taonga pour moi, il pourrait m’en venir du mal, sérieusement, même la mort. Tel est le hau, le hau de la propriété personnelle, le hau des taonga, le hau de la forêt. Kati ena (Assez sur le sujet) . »


la thèse de notre ami Pantaleo est disponible , le contacter sur son e.mail.(publiée en juillet 2002).


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