L’APRES SALVAGNAC 2003

texte de réflexion de Francois Plassard
mardi 2 septembre 2003
par Collectif TRANSVERSEL
popularité : 1%

Ce que je n’ai pas eu le temps de mettre dans le panier des débats à l’InterSel de Salvagnac... Il y avait déjà suffisamment d’atelier ! et tellement de personnes nouvelles à connaître. François Plassard - Sel Cocagne Toulouse - fplassar@club-internet.fr

Si toute Société se définit par "un rapport à soi, un rapport à l’autre, un rapport au collectif » particulier, telle une carte d’identité, les universités d’été fin août 2003 ne manquaient pas sur l’entrée prioritaire du « rapport au collectif ». Quoi de l’OMC, de l’AGCS, de Cancun, des rapports Etats - marchés, des retraites etc ? Moi j’ai préféré l’Inter sel de Salvagnac où l’entrée prioritaire était le « rapport à soi et à l’autre » : « échanger et changer ». Car si je n’ignore pas les impasses du rapport au collectif (écologiques et sociales), pour reconstruire une société dans l’impasse aussi par le bas, c’est le nouveau rapport à soi et à l’autre à inventer qui est le chantier le plus difficile et le plus crucial. Surtout si on décide d’habiter, en plus du présent : le futur !

L’échange entre personne avec un tiers : la confiance. Pour moi la réalité du Sel c’est d’abord celle de son premier niveau : les échanges de personne à personne. Je fais l’hypothèse que chaque fois que nous pouvons nous entendre, ne pas nous insulter, être heureux en échangeant …c’est parce qu’il y a quelque chose au-dessus de nous qui fonctionne. Quelque chose qui agit et que l’on ne voit pas : un tiers que nous appelons : la confiance réciproque. Ce que m’a fait comprendre davantage le Sel, plus que toute autre expérience associative, c’est que ce « tiers » dans l’échange est plus de l’ordre de l’émotion, de l’irrationnel, du ressenti que de l’ordre d’un concept abstrait : une idéologie commune, une référence commune comme Dieu, l’Amour, la Non-violence, un slogan politique etc. Ces concepts peuvent être parfois utiles comme "tiers" au début, mais insuffisants pour faire durer la communication. Parfois même ces "tiers abstraits" se retournent en boum rang comme des concepts tyranniques sur les individus qui les ont eux même nommés, invoqués ! Combien de fois ai-je vu des communautés avoir comme tiers : Dieu, se transformer en luttes fratricides ! Combien de groupes animés par le mot Révolution se sont minés eux-mêmes de l’intérieur etc.

Même dans le Sel j’ai pu constater combien ceux qui utilisent de grands Référents abstraits au départ pour motiver leur adhésion et leurs premiers échanges, réussissent moins bien dans les échanges sur la durée pour établir une confiance que ceux qui sont plus humbles et plus modestes. Paradoxe ? Non. Dans le Sel où nous retrouvons presque toute la Société (excepté les très riches et les très très pauvres) avec peut-être une dominante de ceux qu’on appelle les créatifs culturels ( voir notre atelier inter sel là-dessus ), ces grands slogans ou référents fédérateurs et conceptuels semblent bien peu efficaces pour nous relier. Dans la dialectique du « Un et du multiple » dont a parlé Jean Paul de Gap, les selistes préfèrent-ils le deuxième terme ? Même le référent ou tiers de la Non-violence à lui tout seul serait peu efficace ? Dans le Sel le « tiers » que nous mettons dans tout échange réussi entre deux personnes est plus de l’ordre du ressenti, de l’émotionnel, du corporel. Ce tiers est du domaine du cerveau limbique, notre cerveau (de mammifère) programmé à notre jeune âge (gratification, punitions, désir, peur) et non du domaine du néo cortex : là où se logent nos abstractions, nos mises en catégorie conceptuelle du réel. C’est une autre entrée pour aborder le message que notre ami italien Pantaleo essaye de nous proposer sur le lien entre le « je, le nous et le vous » dans une économie de la reliance. Ainsi le Sel serait cet outil qui propose un cadre souple, qui rassure d’abord, pour permettre l’émergence de quelque chose qui ne se décrète pas : la « confiance réciproque » entre individus anonymes de tous les horizons claniques ou socioprofessionnels de la société. Il n’y a pas de sélection pour adhérer à un Sel , ni de thème comme pour une association. Une fois que cette confiance devient un "feu" suffisamment nourri pour s’auto entretenir, cela devient de l’amitié. Il n’y a alors plus besoin de repères que sont les unités où les grains, il n’y a plus besoin de compter (ce qui compte ne se compte pas), nous sommes rentrés dans un autre univers : celui encore plus complexe du don, cet « élan de l’âme défi à la Raison », que je ne développerai pas ici. C’est pour cela qu’il serait absurde de vouloir mesurer le dynamisme d’un Sel au nombre de terrains ou unités échangées comme de nombreux étudiants d’université ont tenté de le faire. Car le Sel se comporte plus comme un espace de transition pour faire passer des personnes de l’univers de l’anonymat... à la formation de groupe d’affinités et/ou d’amis. Au sel Cocagne à Toulouse il s’échange peut-être plus sans repères d’unités qu’avec des bons de cocagne. C’est le signe de tout processus du vivant que de produire plus d’effets indirects que de résultats directs. Nous l’avons vu dans l’atelier : « les histoires heureuses, banales et/ou insolites dans les Sels ». Mais il semble important de maintenir les comptes de cocagne pour maintenir volontairement "cet espace de transition nécessaire" et éviter que des groupes d’amis ou d’affinités se referment (même inconsciemment) sur eux-mêmes sans se renouveler sans cesse avec l’apport de nouveaux adhérents. Peut être faut il voir là l’évolution naturelle de petits Sels (en nombre d’adhérents) : l’espace transitionnel s’éteint parce qu’il a rempli sa fonction ! Il ne reste plus qu’un ou plusieurs petits groupes d’affinités ou d’amis dans l’univers du don. Peut-on parler pour autant d’échec ? Sûrement pas. Sauf pour les statisticiens qui ne voient de nous que ce qui se mesure, en restant à notre égard dans une relation confortable Sujet — Objet et non Sujet -Sujet. A l’atelier 1994-2004 "Que sont les Sels devenus ?" de veiller à cela pour que le miroir de nous même qu’ils nous préparent pour l’Inter sel de Libourne l’an prochain ne soit pas une simple statistique Sujet-objet de sociologue..

Le sel : une addition d’adhérents ou un être collectif, sujet de sa propre transformation ? Réduire un Sel à un catalogue d’offre et de demande, sans l’animer, ne tient pas par expérience sur la durée. La fonction froide d’un catalogue, bien que nécessaire, ne suffit pas à "donner vie". Vient alors la question difficile : comment animer un Sel ? Donner vie ne se réduit pas à une question d’intendance ou de logistique. C’est aussi créer des « situations prétextes » de rencontres que sont les bourses d’échange, les événements festifs (voir atelier avec Marcello et les AMAP : le CORPS comité d’organisation de repas public et solidaire, pour transformer la fast food en slowfood), les ateliers, les chantiers, les stages etc. Dans cette inter connaissance les offres et les demandes se réajustent mutuellement aux besoins de l’autre. Des différences culturelles jugées intolérables pour que naissent un tiers "confiance réciproque" deviennent spontanément tolérables. Mais pour qu’il y ait animation, il faut qu’il y ait animateur, catalyseur, quelqu’un prêt à donner plus de temps et d’enthousiasme que la moyenne des autres ! C’est là que des difficultés nouvelles peuvent apparaître. Surtout si le Sel est vécu comme une sorte de grande famille et non comme une addition anonyme d’individus consommateurs d’un service.

Un don excessif de l’un de ses membres (en temps, en compétences, en enthousiasme) peut alors être interprété par les autres comme une prise de pouvoir. .En anglais le mot « gift »veut dire « poison » alors que le même mot « gift » en allemand veut dire « don » ! Un don de soi trop "dosé" (comme dans le pastis !) peut devenir poison ! Surtout si le don est revendiqué par l’animateur sur le registre du "sacrifice pour les autres" plutôt que sur le registre du plaisir pour soi. En langue Canaque le même mot veut dire « don, dette, lien et Vie ». La réciprocité indirecte dans le Sel c’est une dette et donc un lien qui circule entre les membres d’un même cercle. C’est différent du donnant donnant du troc, du marché ou du contrat avec l’Etat. Mais en échange cela crée du lien, cela produit de la fratrie laïque en quelque sorte. L’animation d’un Sel peut conduire à plusieurs scénarios pervers qui conduisent la violence. Nous avons vu des Sels "casser de l’humain" alors qu’ils prétendaient en produire ! Par exemple : Celui qui en fait plus que les autres a acquis en préalable la confiance des autres, il est alors adulé, fait "sacré", on se remet à lui, on se décharge sur lui pour tout.. jusqu’au jour où on le « sacrifie » sur l’autel du don ! (le meurtre du père dans la mythologie) Autre exemple : Celui qui en fait plus que les autres n’a pas encore acquis la confiance des autres. Il est alors vécu comme un intrus, un conquérant. Surtout si le Sel a dépassé le stade d’une addition de personnes pour devenir une famille élargie, un être collectif. Dans une famille l’individu séparé est aussi produit par le regard des autres, on le sait bien ! C’est le malin génie du marché que de supprimer ce regard des autres (l’argent n’a pas d’odeur, il permet la toute puissance). Imaginer que cet animateur soit une personnalité programmée dans son enfance (cerveau limbique) à être toujours "plus efficace", "plus parfait"... (Voir P. N. L.). Il devient imprécateur ! S’il passe en force pour satisfaire sa vision personnelle de l’ordre, de l’efficacité (qui l’apaise) et prétend ainsi "sauver le Sel" qu’évidemment il décrit comme malade, il peut se passer ce paradoxe décrit par Bateson (Ecole de Palo Alto) : « l’opération chirurgicale a réussi mais le malade (le Sel) est décédé ! ».Combien de Sels ont vécu ce drame ? Hors de ces effets pervers dans lesquelles nombreux pourront se reconnaître, il s’agit pour animer un sel d’une « posture » différente : de le considérer comme un être collectif, un être vivant à part entière, capable d’autorégulation, d’évolution et de transformation prenant en compte ses respirations et la durée. La relation sujet — objet propre à toute logique d’ « actualisation » (mise en acte) du domaine de l’hémisphère gauche du cerveau doit être équilibrée par un processus compensateur de « potentialisation » (recharge des envies et désirs), soit une relation Sujet - Sujet propre à l’hémisphère droit du cerveau. Dans cette relation Sujet-Sujet, le Sel est considéré non plus comme une « chose » , un objet, à aménager… mais comme un être collectif "Sujet" de sa transformation avec ses crises, ses deuils, et ses seuils de transformation pour acquérir de nouvelles qualités ou propriétés. Quoi de plus difficile que d’animer un être collectif pour que chacun de ses membres devienne sujet conscient de l’intérêt de l’ensemble (le tout dans chaque partie) et non consommateur des événements créés par d’autres ! Sur ce thème de l’agir ensemble nous avons encore beaucoup à défricher car dans une culture du processus de plutôt que de la procédure, rien ne se décrète, ne se programme, tout se co-construit sur un chemin plein d’ obstacles. Là est le grand chantier des Sels et nous sommes qu’au début du chemin !. L’atelier dit "systémique" à l’inter sel de Salvagnac ( quarante participants) a posé dans ce sens quelques premiers jalons d’un nouvel imaginaire organisationnel plus proche du processus du vivant que des procédures de la raison efficiente (sujet — objet) S’il n’y a pas de modèle idéal, même dans le JEU qui n’échappe pas à ces principes de la confiance partagée, il y a néanmoins des repères de ressenti par les personnes :
— le plaisir et le désir plus que le sacrifice, comme motivation
— la confiance réciproque ou partagée, comme constat
— la peur de l’autre ou de la différence vaincue, comme réussite
— Un nouvel art de vivre plutôt que de survivre, en partie grâce au Sel, parsemé de petits bonheurs, comme résultat.

Si notre société se voit encore dominée par les repères d’une économie de la production qui crée un chômage, une insolvabilité et une exclusion sans précédent, alors que (avec 80 % d’emploi dans les services) elle est déjà dans une économie de la relation ( une économie de la reliance, dirait Pantaleo) nous avons par nos pratiques et expérimentations des choses à dire. Je parlerai plutôt d’une « économie de la reconnaissance » en germe que notre Société ne sait pas voir parce qu’elle ne voit que ce qui passe par le marché et l’Etat, fragilisé par la globalisation des marchés. En dehors de l’entreprise et la famille, il y a la désolation de l’insertion ! Il se pourrait que les laboratoires locaux de nouvelle reliance que constituent les Sels soient de la plus grande importance pour le futur et ses fracas . Pour passer d’une « économie du bien » avec son PIB (produit intérieur brut et sa religion de la croissance) à une « économie du lien » avec son BIB (Bonheur Interieur Brut), soucieuse de la nouvelle contrainte écologique, la Société aura sûrement un jour besoin des enseignements de l’innovation Sel. Bien amicalement à tous et merci pour le beau cadeau de cette ambiance chaleureuse pendant ces cinq jours réussis à l’inter Sel de Salvagnac. François

Sel Cocagne


Mis en ligne et en page par Daniel D. (temps passé :20 minutes)


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