Marxisme et capitalisme : les deux faces d’une même monnaie

Gesell contre Marx par Jean-Louis Magnol
samedi 6 mars 2010
par Collectif TRANSVERSEL
popularité : 2%

Monnaie Franche et monnaie fondante ....lire jusque la fin du texte et ouvrons un débat constructif avec Jean-Louis M...

Silvio Gesell (St Vith, Allemagne puis Belgique : 1862 - Berlin-Oranienburg : 1930)

Gesell contre Marx ... et contre le capitalisme

La naissance et la famille de Silvio Gesell le rapprochaient plus de Pierre-Joseph Proudhon que de Marx et Engels. Mais ceci n’explique pas totalement leur proximité de pensée. Il développa avec succès plusieurs entreprises et prit sa "retraite" à l’âge de 40 ans pour se consacrer à l’écriture, développant ses théories économiques sur la monnaie et l’économie (auxquelles il donna le nom de Freigeld et Freiwirtschaft). Gesell fut aussi un éphémère ministre des Finances en 1919 lors de la prise de pouvoir par les Conseils de Bavière. Le premier Français qui fit connaître Silvio Gesell et le franchisme à partir des années 1920 mourut dans des conditions déplorables. Il fallut donc près de 40 ans après la sortie de "Die naturliche Wirtschaftordnung durch Freiland und Freigeld" pour que Gesell fût connu en France.

Ce qui frappe en lisant des ouvrages scolaires, c’est que la monnaie n’est pas expliquée correctement comme si elle était un phénomène impénétrable, voire secondaire dans la vie des Hommes, de leurs relations et de la marche de l’économie. Ce qui laisse songeuses les personnes qui s’intéressent à l’histoire des sociétés, de leurs développements économique et social, aux conflits que la monnaie provoque en sous-main. Une très récente guerre dans laquelle un satrape occidental attaque un satrape oriental laisse penser qu’il s’agit presque d’un conflit de personnes au nom d’un projet de société, l’une prétendument libérale et démocratique contre une autre, totalitaire et oppressive. Version "soft" contre version "hard" ! L’objectif final étant le contrôle du vainqueur sur une déstabilisation permanente pour asseoir son pouvoir hégémonique dans l’évolution globale des sociétés du monde. Un sur tous et tous pour un ? Focaliser pour dissimuler : peut-être un thème cher à Machiavel ?

Dire que Marx est un métalliste n’est pas une injure car il s’inscrit dans son époque qui veut que tel ouvrage (travail) ait sa représentation dans l’or-monnaie, elle-même égale à l’or-matière : la valeur. Il consacre d’ailleurs le chapitre III du Capital (livre 1) à décrire la notion de valeur. Illusoire autant que fallacieux ! Certains bi-métallistes allaient jusqu’à dire que la valeur faciale de la monnaie d’argent était hélas supérieure à sa valeur-matière... Pour mémoire, rappelons que les métallistes sont ceux qui croient que la monnaie, pour être vraie, ne peut être constituée que de métaux précieux. Ce concept perdure encore de nos jours chez certains individus et Etats.

Voilà ce que disait Marx au sujet de l’or (précisons tout d’abord qu’il s’agissait d’un point de vue partagé à son époque par la "bourgeoisie capitaliste") :

Marx : "D’ailleurs le fait que l’or et l’argent ne sont pas nécessairement une monnaie, mais que la monnaie est, de par sa nature, de l’or ou de l’argent, prouve l’harmonie des propriétés physiques de la monnaie avec ses fonctions d’instrument d’échanges". Quel sophisme à prétention scientifique ! C’est le début du matérialisme scientifique !

Gesell répliqua plus tard : " Ces dithyrambes sur l’or et l’étalon-or, ont complètement détourné de la monnaie l’attention du prolétariat, et ont placé sous la protection directe des classes déshéritées les requins de la finance, les coulissiers véreux et tous les spéculateurs. Voilà l’origine de cette tragi-comédie qui nous montre, de par le monde entier, la garde rouge en faction devant le temple de Mammon."

L’économiste nominaliste allemand Georg Friedrich Knapp condamna sans appel la position des métallistes sur la monnaie : les unités monétaires ne sont que des symboles, des unités abstraites, sans valeur propre, dont la substance n’a de valeur que celle de la force libératoire que lui confère l’Etat".

Marx encore : "Dans l’échange, monnaie et marchandises sont des équivalents". Or ceci est absolument faux. C’est la fumeuse neutralité de la monnaie, si chère à bien des économistes capitalistes. Au cours des siècles et bien sûr aujourd’hui, la préférence est donnée à la réserve de valeur sur le moyen d’échange. Gesell place le capitalisme à la naissance de la monnaie et pas spécialement à la révolution industrielle. La réserve de valeur s’obtient soit par thésaurisation (accumulation sans frais) soit par l’épargne qui permet la rupture de la thésaurisation par la promesse d’intérêts pour remettre en circulation le moyen unique d’échanges : la monnaie ! C’est le tribut que doit payer tout individu ou entreprise pour accéder à ce qui lui fait défaut. Pour libérer la circulation monétaire : la rançon par l’intérêt ! Marx ne comprenait pas très bien la raison de ce fameux intérêt et il ne poussait pas plus loin son analyse. Etrange ! Pour un penseur qui a consacré des centaines de pages à décrire la situation sociale de son époque... Pour Marx encore, c’est dans la marchandise honnie, exclusivement, que se réalise le profit ; mais la monnaie, elle, peut attendre... Réduisons les marchandises et l’on réduira le profit mais la monnaie, toujours elle, est toujours en embuscade. Les nouvelles mafias politiques des pays "ex-communistes" ont vite trouvé la faille du marxisme (70 ans après quand même). Proudhon pensait que la monnaie était le verrou du marché, Gesell affirmait que c’était la clef de celui-ci, dans le sens de l’ouverture ou de la fermeture. Sans promesse de tribut, point d’argent !

La monnaie franche (ainsi que l’économie franche telle que décrite dans L’Ordre Economique Naturel de Silvio Gesell) éliminera la rente qui doit être versée au capitaliste : la thésaurisation disparaît et l’intérêt aussi. Pour cela, il faut faire rejaillir sur la monnaie la même fragilité que subit toute marchandise ou service : une dépréciation ! A ce moment là, et seulement là, l’observation de Marx : "dans l’échange, monnaie et marchandises sont des équivalents", devient vraie. Car c’est le taux de dépréciation, dans le temps, des marchandises et services (la fragilité de l’œuvre humaine ou encore l’impermanence) qui sert de référent. On entre alors dans une véritable ère de justice sociale dans laquelle tous les privilèges sont abolis (mais il ne faut pas trop s’illusionner car on n’obtient rien sans bagarre). A commencer par la fin de la dualité de la monnaie qui favorise certaines strates de la population ; elle n’est plus que moyen d’échange, elle lie les individus entre eux par générations et compétences professionnelles. A partir d’un autre plan de réflexion, Rudolf Steiner parla aussi de monnaie vieillissante qui ne peut être propriété privée.

Sur le plan politique, les socialistes français adoptèrent d’abord Proudhon puis le rejetèrent au profit de Marx dont ils ont encore gardé l’empreinte. Dommage, car il y avait chez eux des pro-géselliens tel Edouard Daladier ou le bourgmestre de Wörgl : Michael Unterguggenberger (socialiste autrichien). Et d’autres encore dans différents pays européens. Mais il fut dit (par qui ?) que le monde devait être divisé seulement en deux camps. Hors de cela, point de salut : pas de troisième voie possible. Exit les franchistes dont les archives françaises ont étonnamment disparu... Et pourtant, le seul moyen pour un Etat de contrôler la circulation monétaire et les volumes de cette masse monétaire est celui de la monnaie franche. Avec l’argent, on fait du capitalisme et l’on a fait du communisme : les deux faces d’une même monnaie. Surprenant ! Par hypocrisie, les socialistes rejetèrent Gesell, les communistes par dogmatisme et la droite par suffisance et prétention, morgue et condescendance.

Silvio Gesell avait décrit très précisément ce que devait être une monnaie d’échange internationale à laquelle il donna le nom d’IVA (International Valuta Association) : quarante ans environ avant que J.M. Keynes (qui avait lu l’Ordre Economique Naturel) ne crée l’idée du BANCOR. Merveilleux moyens pour ne pas subir la domination d’une monnaie nationale tel le dollar adopté par l’ensemble des Etats et gouvernements qui se sont laissés abuser lors des accords de Bretton Woods (1944). Et de nombreux hypocrites s’élèvent, avec justesse et omission, aujourd’hui, contre la domination mondiale des Etats-Unis alors que tous les moyens avaient été donnés lors de ces ententes.

Enfin, il faut donner quelques précisions sur les parallèles hasardeux faits entre les "monnaies"-SEL et la monnaie franche. Gesell n’est pas le père fondateur des SEL. Il est nécessaire de chasser cette rumeur fausse : Les "monnaies"-SEL sont créées au fur et à mesure des besoins de chacun des membres de SEL et par eux-mêmes. Elles sont thésaurisables à loisir. Ne sont pas prétables (épargnables) et qu’un compte idéal est proche de zéro (égalité entre offres et demandes). Dans les cas les plus connus (Schwanenkirchen, Wörgl, Lignières ou Marans), la monnaie franche porta les noms de "bons d’échanges", "bons de travail" ; elle était émise par une association (ces bons avaient souvent une couverture en monnaie nationale pour tenter d’éviter les problèmes fiscaux). Ce n’était pas une monnaie secondaire mais une monnaie substitutive. Elle était frappée de dépréciation partielle à dates fixes pour carencer la thésaurisation, elle était épargnable, comme toutes monnaies, mais sans intérêt donc prétable (toujours sans intérêt). Elle se voulait démonstrative de la valeur des propositions de Silvio Gesell. Elle n’avait pas pour objectif de rester locale mais de remplacer la monnaie nationale : le montant de la "dépréciation" (taxe sur l’inactivité de la monnaie) retournait à l’Etat (en l’occurrence la commune) et constituait un impôt. Le redressement spectaculaire qui se produisit fut reconnu au delà des frontières d’expérimentations. Elle eut, entre autres comme soutien, le célèbre professeur américain Irving Fisher (Stamp Scrips) ! Puis interdite par les banques centrales des pays où les expériences se tinrent avec la bénédiction des pouvoirs politiques en place. Sans commentaire. Le "new deal" de Roosevelt mis aussi fin aux expériences américaines. Dans les cas de Schwanenkirchen (Allemagne) et Wörgl (Autriche), le mouvement de ces monnaies franches allait faire tache d’huile avant interdiction ; en France ce sont les gouvernements de 1955/56 qui y mirent fin. Merci quand même aux SEL d’accorder à Silvio Gesell une telle considération car c’est un Canadien qui est plutôt à l’origine des "monnaies"-SEL : le Major Douglas, un créditiste, membre du Crédit Social canadien.

Autre idée fausse, à combattre, généralement répandue par les tenanciers du réductionnisme et de l’occultation (afin d’amoindrir la portée de la réflexion de Gesell sur le capitalisme) : la monnaie franche ne serait, selon eux, qu’une monnaie à intérêt négatif. Silvio Gesell n’a jamais dit cela et pour s’en convaincre, il suffit de lire sa Robinsonade, pages 293 à 298 de l’Ordre Economique Naturel, les 390 autres pages précisent sa pensée.

Au fait, savez-vous que le nerf de la guerre qui permit aux Nordistes de gagner la guerre de Sécession fut, en partie, dû aux "green backs" : des dollars à "dos vert", sans intérêt... Après quoi tout rentra dans l’ordre ! Mais il y a peu de récits sur ce fait.


Ceux qui auront bien lu auront compris que nous avons parlé de la monnaie franche (ou encore dynamique, libre ou fondante) comme une monnaie à 100% dans le circuit des échanges des biens et services . Aujourd’hui une association se dévoue pour faire attribuer à Silvio Gesell le prix Nobel d’économie, à titre posthume.

Le 21 mai 2003 (révisé le 9 août 2003) Jean-Louis Magnol Belcampo Cercle d’études économiques et sociales.

Remis en ligne le 16 mars 2010


Commentaires

Logo de Y.P.
mardi 16 mars 2010 à 17h21, par  Y.P.

Très bonne analyse.

Logo de Bruno Lemaire
samedi 28 février 2009 à 16h03, par  Bruno Lemaire

Article remarquable, que tout étudiant, voire tout honnête homme, devrait lire. Quel dommage que la partie 4 de l’oeuvre de Silvio Gesell soit introuvable.
bravo en tout cas pour avoir renvoyé libéraux, socialistes et marxistes dos à dos. L’idéologie, de droite ou de gauche, a pollué l’intelligence, et l’intuition extraordinaire de Silvio Gesell (et, dans une moindre mesure, de Keynes).

Bruno Lemaire, économiste, Professeur HEC Paris

Logo de JLM
mercredi 22 novembre 2006 à 08h18, par  JLM

Les infos actuelles sur la transformation économique des pays ex-communistes confirment que le refus de modifier la structure de la monnaie (en monnaie franche) a fait basculer ces pays ex-communistes dans le giron du capitalisme avec une évidente facilité et des "bonheurs" dissemblables. N’est-ce pas la vérité que l’on peut observer quotidiennement en se plongeant dans l’observation des orientations de ces pays ?

Logo de Robinson59
jeudi 11 mai 2006 à 23h07, par  Robinson59

Il y a même mieux : Challenges n° 35 du 11 mai 2006 nous apprend en page 24 que Philippe Herzog, membre du Parti Communiste, va éduquer les français à la bourse et à la finance ! En présidant l’Institut pour l’éducation financière du public, création de l’AMF.

Objectifs : aider les français à mieux s’orienter dans le maquis des produits financiers.
Parmi les commentaires d’Herzog : "Je n’ai pas renoncé à transformer le capitalisme. Mais pour le faire, il faut le connaître."

Ouf ! On respire, parce qu’il y avait assurément une différence fondamentale entre le capitalisme d’Etat (dit aussi marxisme) et le capitalisme individualiste et plus sauvage (dit aussi petit bourgeois)...

Bon, qu’est-ce qu’on fait ? On lui offre un ouvrage de Silvio Gesell ? On lui indique d’aller consulter le Wikipédia au mot Silvio Gesell (article + commentaires + liens). Mais c’est peut-être un peu tard pour se refaire !

Logo de Jean-Louis
mercredi 3 mai 2006 à 08h51, par  Jean-Louis

Votre question est trop vague pour répondre en quelques lignes. Mais je peux citer une phrase de Gesell : on voit de par le monde entier la garde rouge en faction devant le temple de Mammon.
C’est si vrai que Fidel Castro s’en prenant aux nouveaux riches cubains a été cité dans Le Monde du samedi 19/11/2005 en disant que l’argent était sacré ! Je peux vous fournir la copie de l’article.
Je sais aussi une chose : le capitalisme et le marxisme ont haî plus que tout le franchisme, c’est à dire les idées de Gesell. Et les marxistes qui arrivaient avec un nouveau missel ont eu le même comportement que l’inquisition au Moyen-Age contre les idées non-conformes au dogme !
Salutions

lundi 27 février 2006 à 15h29

que pensez-vous du capitalisme face ua communisme depuis le 19ème siècle jusqu’à nos jours ?

Brèves

11 juin 2012 - Un site dédié aux infos sur les monnaies complémentaires

http://www.scoop.it/t/social-currencies Une vrai porte ouverte à toute l’info générée par les (...)

18 septembre 2009 - LE SEL du CANTAL : "FOUCHTRA"

Un des SEL du Cantal s’appelle bien "Fouchtra !", tel 04 71 48 62 93(+ Route des Sels) Pour (...)

29 août 2009 - Les selistes et les partenaires du JEU, invités à se mobiliser en cas de pandémie de grippe A

Comment faire ses courses en cas de grippe A(H1N1) ? Où stocker ses provisions ? Qui appeler à (...)

3 avril 2009 - "Voisins solidaires", les uns des autres

Le 25 mars, la ministre du Logement, Christine Boutin, a lancé officiellement l’opération Voisins (...)

17 février 2009 - C’est le moment ou jamais... ! Les S.E.L.

Un livre écrit le siècle dernier , mais plus d’actualités que jamais...La crise... ! Moi pas (...)