Pour un plein emploi de la vie

By Jean ZIN
lundi 4 septembre 2006
par Collectif TRANSVERSEL
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Les propositions qui suivent ne visent pas à imposer un point de vue ou une idéologie mais à lancer la discussion en posant à chaque fois la question de la faisabilité à moyen terme, en même temps que celle de savoir si cela peut constituer une alternative à la hauteur des problèmes écologiques qui se posent.

La contestation altermondialiste ne peut se réduire à la simple conservation des protections sociales, d’autant plus si elle est consciente des questions écologiques et du fait que le productivisme ne peut être ni durable, ni généralisable.

La pensée globale écologiste doit remonter aux causes et ne peut se limiter aux effets les plus voyants sur notre environnement immédiat. On ne pourra éviter des réformes radicales, nos institutions qui ont plus de 50 ans ont besoin d’être rénovées, repensées autour de conquêtes nouvelles pour tenir compte des évolutions techniques et démographiques, nous protéger de la nouvelle précarité de l’emploi et de la dégradation de nos conditions de vie, s’engager dans la réduction des inégalités et l’investissement dans l’avenir. Plutôt que de sacrifier toutes nos bases vitales aux illusions du plein emploi et d’une croissance destructrice, il nous faut reprendre l’initiative, en relocalisant l’économie, et retrouver ainsi une communauté politique ainsi que le plein emploi de nos vies, de nos capacités individuelles et de notre intelligence collective. Aux impasses du développement économique, nous devons opposer les contraintes écologiques ainsi qu’un développement humain qui est le seul développement désirable.

Pour cela, il faudra :

- Produire autrement par une relocalisation de l’économie, les échanges locaux et des coopératives municipales fournissant les moyens de valoriser les compétences de chacun
- Garantir un revenu, l’accès aux soins et aux services publics
- Développer l’autonomie, la formation, la qualité de la vie et la démocratisation
- Réduire les inégalités, les pollutions et la destruction de nos ressources.

Les propositions qui suivent ne visent pas à imposer un point de vue ou une idéologie mais à lancer la discussion en posant à chaque fois la question de la faisabilité à moyen terme, en même temps que celle de savoir si cela peut constituer une alternative à la hauteur des problèmes écologiques qui se posent.

1. Produire autrement

Relocalisation, coopération, développement humain, monnaies plurielles, circuits alternatifs C’est l’industrie et le règne du profit à court terme qui détruisent notre environnement, c’est pour maintenir croissance et emploi que nous devrions consommer toujours plus, c’est enfin le productivisme au service des marchés financiers qui livre les salariés à la concurrence, à la précarité et au chômage. Il faut donc d’abord une alternative à la production capitaliste. C’est le point le plus décisif mais aussi le plus difficile, donc celui qui exige le plus de débats.

Il ne s’agit en aucun cas de prendre possession de l’instrument de production actuel, de renverser le système capitaliste, encore moins d’arrêter toute production ou d’abolir les marchés.

Nous avons besoin de maintenir la continuité de la production et des échanges, pour assurer notre survie. Ce n’est pas en "prenant le pouvoir", c’est-à-dire en changeant de maître, ni même par de meilleures régulations, que nous pouvons changer la logique des instruments de production mais seulement en construisant patiemment un nouveau mode de production, une économie plurielle pouvant constituer à terme une alternative au capitalisme salarial. En attendant il faudra bien réguler l’économie marchande pour limiter ses dégâts, ce qui n’est rien d’autre que protéger ses investissements, et non les décourager, en les rendant plus durables. Il ne s’agit pas de désigner un ennemi, bouc émissaire de nos impasses bien réelles. Nous n’avons pas d’autre ennemi que la bêtise et l’imprévoyance, un égoïsme trop étroit et le culte béat du profit à court terme. Plutôt que de se limiter aux rapports de force, à l’opposition et la résistance, il faut élaborer une alternative à la logique du profit et de la concurrence. Les logiciels libres manifestent que l’ère informationnelle exige des logiques de coopération et de gratuité auxquelles la logique marchande concurrentielle n’est pas adaptée et qu’il faudrait encourager, rendre simplement possibles, sans s’imaginer pour autant que tous les commerces pourraient se passer de la concurrence et du profit. La place du marché restera importante dans la cité, comme elle l’était avant le capitalisme. Il ne s’agit pas d’abolir le salariat capitaliste et le marché mais de contenir leur impérialisme, de réduire leur champ, et de fournir ainsi d’autres modes de revenu et d’échange se mesurant à des enjeux à plus long terme que la productivité immédiate.

Améliorer la régulation du capitalisme (Taxe Tobin) et la gouvernance d’entreprise, les normes sociales et environnementales ainsi que les conditions de travail, voire encourager une "écologie industrielle" limitant les déchets et les transports, reste absolument indispensable mais ne peut être suffisant par rapport aux impasses écologiques à plus long terme. Il faut construire une alternative au productivisme du capitalisme salarial. Pour ne pas dépendre de logiques financières lointaines ne prenant en compte que la rentabilité trimestrielle des actions, il n’y a pas d’autre moyen que de relocaliser l’économie, revenir à une économie de face à face, de rapports humains et de responsabilité politique. Il faut transposer au niveau local les nationalisations et l’économie mixte qui ont été à la base de notre développement et du progrès social pendant les 30 glorieuses. Cela doit se faire par une synergie entre secteur marchand et public, à la fois par une participation des autorités locales au capital des entreprises territorialisées et par la constitution de coopératives municipales pour abriter les activités non concurrentielles en garantissant un revenu et en favorisant les échanges locaux. Pour que cette économie plurielle et locale ne sombre pas dans un nouveau féodalisme, il faut la combiner avec une redistribution des ressources et des normes sociales nationales ou européennes, et surtout l’intégrer dans des circuits alternatifs aux niveaux régional, national, européen, mondiaux.

La justification de la propriété privée et du libéralisme a toujours été l’optimisation de l’allocation des ressources par rapport aux biens communs laissés à l’état d’épave ou de friche (Locke). Comme dit Marx, "A l’origine, les dons de la nature sont abondants et il suffit de se les approprier" (Economie II, p290). Aujourd’hui que les ressources naturelles ne sont plus à l’abandon ni gratuites mais surexploitées et menacées par notre industrie, il faut plutôt les soustraire à la prédation de l’intérêt privé, mettre fin à la concession illimitée donnée aux industriels sur notre environnement. Le principe pollueur payeur est contaminé par le libéralisme marchand, comme si tout pouvait se payer. La réparation des dégâts serait plus acceptable mais n’est pas toujours possible. Le principe de précaution est beaucoup plus juste, comme exigence d’éviter les catastrophes écologiques, obéissant au principe de soutenabilité ou de régénération, limitations bien réelles qu’on ne peut absolument pas négliger. Il y a une obligation de résultat, pas seulement une obligation de moyens. Ce n’est pas une question de prix et réserver les ressources naturelles aux plus riches est absolument inacceptable.

Par contre face au gâchis humain de la société de marché, nous devons construire un nouveau mode de production sur la valorisation de nos ressources humaines, de nos potentiels et de nos connaissances, la libération et le développement des nouvelles forces productives trop souvent méprisées et mises au chômage, réduites scandaleusement à l’état d’épave humaine, alors qu’elles représentent le coeur de la richesse à venir. L’appropriation capitaliste et le système des brevets se révèlent inadaptées à l’émergence de cette économie cognitive, en voulant limiter artificiellement le partage des innovations et en instituant des obstacles fictifs à la diffusion de créations immatérielles se caractérisant justement par leur reproductibilité à un coût presque nul. Le salariat aussi a beaucoup de mal à s’adapter aux incertitudes de la programmation et du travail créatif. Il est tout aussi inadapté de vouloir que chacun vende son expertise et, tienne les rôles de l’artiste et de l’impressario en même temps, la personne devenant une entreprise ou un produit sur un marché. Les logiciels libres souvent supérieurs aux produits commerciaux ont valeur de démonstration de la nécessité d’une logique de coopération scientifique dans une part grandissante de la production immatérielle. Encore faut-il permettre ces nouveaux rapports de production par une politique de revenus qui rende possible le développement de ces prestations gratuites, et couvre les risques d’une créativité débridée. La garantie du revenu est un préalable pour échapper à la pression concurrentielle ainsi qu’à une productivité à court terme. Il ne suffit pas malgré tout de corriger la distribution des revenus, il faut aussi être capable de fournir à chacun une activité valorisante, mais aussi d’assurer réellement la reproduction de la société, en se passant de plus en plus du capitalisme et donc en subvenant à nos besoins, pas seulement matériels (pour cela l’automatisation réduit à bien peu les emplois industriels) mais aussi relationnels et culturels, prioritairement dans les domaines de la formation, de la santé et de l’aide aux personnes.

La garantie du revenu est nécessaire à la formation et la reproduction des travailleurs mais elle n’est pas suffisante pour changer la production et la logique du profit. Il faut pouvoir disposer d’une véritable alternative au salariat, permettant d’offrir un complément de revenu, une fonction sociale et l’utilisation des compétences individuelles au profit de la collectivité plutôt que de laisser le secteur marchand prendre la place. Cette nouvelle économie à la fois relocalisée et centrée sur les compétences individuelles peut s’articuler autour d’une structure de production (les coopératives municipales), des ressources locales (monnaies plurielles) et l’organisation des échanges locaux (SEL) intégrés dans des circuits alternatifs (financiers, commerciaux, techniques) à tous les niveaux, régionaux, nationaux, européens, mondiaux. Il ne s’agit pas de construire un projet utopique mais de mettre à l’épreuve des expérimentations concrètes qui n’idéalisent pas nos comportements et nos motivations mais évaluent les résultats, corrigent le tir régulièrement pour atteindre nos objectifs sociaux selon des procédures démocratiques d’autogestion adoptant un pilotage par objectif qui laisse la plus grande autonomie aux acteurs plutôt que d’établir a priori un programme et des budgets. Répétons-le, nous avons une obligation de résultat, pas seulement de moyens. C’est un travail de longue haleine qu’il faut initier sans tarder, une lutte pour la survie qui n’est pas gagnée d’avance ni une fois pour toutes, mais qui exige l’engagement dans une patiente (re)construction de l’avenir.

Il ne s’agit donc pas de défendre un tiers-secteur complétant l’offre marchande ou servant de voiture-balai au marché du travail, ni de se replier dans des associations marginales ou charitables, mais bien de politiser l’économie locale, réinsérer l’économie dans le social et la politique, abolir l’autonomie du marché ainsi que la séparation du travail et de la vie, sans prétendre pour cela décider de tout mais en développant au contraire l’autonomie de chacun (ce que Amartya Sen, prix Nobel d’économie 1998, appelle le développement humain).

Sortir du capitalisme salarial peut nous permettre de sortir de la société de consommation et de la multiplication insoutenable de marchandises au profit d’une consommation de services et de biens immatériels reproductibles et partageables qui ne coûtent presque rien en énergie dépensée. Une fois brisée le lien absurde entre consommation et emploi, il faudra arriver à remplacer la publicité par une véritable communication, si ce n’est la supprimer complètement sous sa forme de réclame. Avec le développement humain, la priorité doit être donnée aux économies d’énergies, travaux d’isolation et développement des énergies renouvelables.

Restera à régler la gigantesque question des transports qui sont le facteur principal de l’accélération de l’effet de serre. Pour cela il faut favoriser les circuits courts, ce que devrait permettre la relocalisation de l’économie, mais ce ne sera pas suffisant. La gratuité des transports en commun sera sans doute indispensable. En tout cas, il faudra limiter d’une façon ou d’une autre l’utilisation des énergies non-renouvelables, en privilégiant les systèmes de quota plutôt que les taxes. On ne peut vouloir vivre dans des sociétés fermées mais l’explosion des transports n’est pas soutenable et rend le monde trop homogène sans doute, de sorte qu’on ne pourra bientôt plus voyager car ce sera partout pareil. Il faudra donc trouver des compromis et organiser autrement la circulation des biens et des personnes, ce qui va bien au-delà du prix du pétrole.

Il faut souligner que la réduction du temps de travail ne peut être suffisante pour entamer une décroissance dans une économie capitaliste basée sur la croissance. La réduction du temps de travail a longtemps été prioritaire pour la santé des travailleurs qui travaillaient plus de 10 heures par jour et la revendication des trois huits était déjà une exigence écologique mais il semble qu’on ait atteint là une limite si ce n’est avec les 35 heures du moins avec la semaine de quatre jours. En effet, bien qu’une conception rationaliste d’une écologie du travail préconise un équilibre des temps sociaux entre travail, famille et loisirs, il n’est pas du tout certain que ce soit un rythme souhaitable pour tous, tout le temps et pour toutes les professions. Les femmes sont les plus motivées pour ce partage équilibré entre famille, travail et loisir mais de nombreuses activités sont intermittentes et déséquilibrées avec des périodes de travail intense et d’autres d’inactivité, de recherche ou de repos. En particulier tout ce qui touche à la création et au spectacle (sans oublier l’informatique et la recherche) alterne des phases d’excitation ou de stress et des phases de récupération ou de prospection. L’intermittence et la flexibilité ont d’ailleurs tendance à se généraliser dans une société par projet et une économie de la demande et de services, on n’y peut pas grand chose la plupart du temps, les prestations de service ne pouvant pas être stockés, mais du moins il faut assurer une continuité du revenu et du statut de l’intermittent, un statut professionnel, ce qui revient à tenir compte de la participation de l’intermittence à la productivité ainsi que de la nécessité de sauvegarder les compétences acquises. Il ne faut pas vouloir homogénéiser tous les temps et toute la société dans une trop ennuyeuse régularité et un délire rationaliste qui garderait du productivisme l’obsession de l’optimisation et du calcul,. Cela ne doit pas empêcher malgré tout une certaine coordination des temps sociaux, ni de favoriser le temps partiel (comme en Hollande) et une vie plus équilibrée par des mesures adaptées. En tout cas, même une réduction du temps de travail à 32H ne diminuerait pas notablement la croissance, le productivisme et l’insoutenabilité de notre économie.

Ces propositions visent à dépasser la simple amélioration aux marges de la société de marché sans tomber dans l’étatisme. On ne peut se suffire d’une meilleure régulation, pourtant plus nécessaire que jamais au niveau mondial, ni se contenter d’une simple réduction du temps de travail ou d’une décroissance qui ne changerait pas la logique productiviste. Ces propositions visent à dépasser aussi la conception d’un tiers secteur qui ne ferait que compléter l’offre marchande et recueillir les exclus du marché. Il s’agit d’initier un mouvement, de se donner un objectif, pas de s’imaginer qu’on sait tout d’avance ni que ce sera facile, mais il faut se persuader qu’il ne suffit pas de prendre le pouvoir pour construire une alternative, c’est dès maintenant, au niveau local, que nous pouvons commencer l’expérimentation de nouveaux rapports de production, d’un plein emploi de nos vies et de nos richesses même si pour cela nous avons besoin de nouveaux droits pour lesquels nous devons engager sans tarder un combat politique.

2. Garantir les revenus

Retraites, chômage, minima, intermittents, formation, statut professionnel

Si l’organisation de la production est déterminante, elle repose sur un système de distribution des revenus qui en assure la reproduction.

La question du revenu est désormais insistante, du salaire minimum, aux minima sociaux, aux allocations chômage, aux intermittents du spectacle ou aux retraites. Dès lors que le financement des retraites est remis en cause et qu’on met en avant l’égalité entre public et privé, c’est du même coup la question de l’inégalité des retraites et des salaires ainsi que la garantie des revenus sur toute la vie. On se rend bien compte qu’on ne peut séparer la question de la retraite de celle du chômage et du temps partiel, notamment pour les femmes puisque la retraite est une sorte de récapitulation de toutes les inégalités subies dans le travail. Les périodes de formation s’allongeant, leur financement et leur incorporation dans le temps travaillé devient de plus en plus indispensable. On se rend compte à quel point le revenu est de plus en plus déconnecté du travail direct et de la productivité à court terme, ce qui impose une garantie du revenu sur toute la vie et le passage à une nouvelle logique de distribution des revenus (dont 30% sont déjà redistribuées). Les partisans d’un revenu d’existence ont eu bien raison de mettre la garantie du revenu au premier plan d’une lutte contre la précarité grandissante, mais ils ont eu tort de négliger l’accès de tous à une activité valorisante et la construction d’une production alternative au salariat. Le revenu est une condition nécessaire, ce n’est pas une condition suffisante.

La garantie du revenu doit s’étendre, avons-nous vu, au temps de formation mais ne peut se limiter au "revenu minimum".

Au-delà des conditions de simple survie, de l’autonomie financière et de la liberté de choisir son emploi, il faut garantir une certaine continuité des revenus pour assurer la reproduction des travailleurs, de leurs conditions de vie et de leurs capacités. Les allocations de chômage remplissent de moins en moins ce rôle de continuité du revenu qu’il faut retrouver à partir d’un "statut professionnel" sans doute (Supiot, CGT).

Il faut admettre une certaine hiérarchie des salaires, ne serait-ce qu’à cause des différences de formation et de responsabilité ou des différents besoins de chaque profession, en étant conscient de la part d’arbitraire de toute hiérarchie (qui peut faire l’objet d’une convention collective négociée par les syndicats). On ne peut pas plus se fier au "marché du travail" qu’au marché de l’occasion pour déterminer le juste prix, comme l’ont montré les prix Nobel d’économie 2001. L’accès égalitaire aux emplois n’est qu’une illusion, les réseaux de relations remplacent déjà un marché qui n’est plus que de façade. Il est aussi de plus en plus difficile de déterminer l’apport de chacun dans une performance collective et donc de mesurer un salaire individualisé. Une part du revenu doit donc être garantie. Il reste cependant indispensable qu’une part variable du revenu encourage les performances et la réponse aux demandes sociales, feed-back matérialisant la reconnaissance sociale. Le revenu pourrait donc être constitué de trois parts : une part universelle, une part statutaire et une part variable plus ou moins reliée à la productivité individuelle.

Si tout le monde ne peut avoir le même revenu, encore moins le seul revenu minimum, il faut discuter de l’articulation entre revenu garanti et revenu d’activité, part fixe et variable, notamment pour les retraites car dès lors que la retraite par répartition exige d’augmenter les cotisations retraite des plus pauvres aussi, cela remet en cause les inégalités de retraite. Il faut savoir qu’au Danemark, les retraites comportent une "pension universelle" de 800 €, égale pour tous et une pension complémentaire proportionnelle aux salaires versés (la retraite moyenne est de 1950 € et l’âge officiel est de 67 ans mais l’âge moyen de départ à la retraite est de 60 ans). C’est sans doute laisser une place à la capitalisation individuelle mais il faut bien admettre que la notion même de retraite change de sens depuis que les retraités restent valides beaucoup plus longtemps (bien que les arrêts de travail se multiplient après 55 ans). Pour eux, comme pour les autres, il doit être possible d’avoir une activité valorisante plutôt que de se retrouver exclus de tout statut social ou livrés à l’industrie des loisirs. Cette activité ne doit pas être obligatoire et peut être familiale, intermittente, à temps partiel mais la retraite comme le chômage tuent beaucoup plus qu’on ne croit. Il y a de nombreux morts dans les 6 premiers mois de la retraite, morts de solitude et d’ennui, même si la plupart s’adaptent bien et restent actifs, voire s’épanouissent. S’il n’est pas question d’obliger en quoi que ce soit les retraités à travailler, il faut non seulement leur en donner la possibilité mais favoriser leur insertion, tout comme les chômeurs. Cela implique à l’évidence d’adapter les conditions de travail et de généraliser le temps partiel, ce dont tous les travailleurs devraient bénéficier.

Une politique de revenus a une dimension locale et ne se limite pas à la distribution monétaire mais peut prendre la forme de la gratuité de certaines prestations et de l’accès aux services publics. La mise en circulation d’une monnaie locale, type SEL ou Tickets restaurants, peut grandement faciliter la mise en oeuvre de cette politique et dynamiser les échanges locaux sans trop peser sur le budget municipal ni même national. Les mutuelles pourraient participer à cette création monétaire et accélérer le mouvement.

3. Gratuité des services publics

Réseaux, formation, santé, transports, services aux personnes

La garantie de revenu n’est pas suffisante, il faut aussi assurer la gratuité d’un grand nombre de services publics, au moins leur accès à tous, qui peut être facilité par des monnaies affectées. La relocalisation de l’économie ne signifie pas qu’il serait souhaitable que chacun se referme sur soi et sur ses querelles de clocher, mais s’intègre au contraire à des circuits alternatifs et des réseaux internationaux. Il faut aussi des institutions nationales et des systèmes de communication qui irriguent le territoire. Le mouvement contre la décentralisation des personnels auxiliaires de l’éducation nationale montre que l’école fait partie de ces institutions qui ne peuvent être décentralisées sans que ce soit au détriment des régions les plus défavorisées. La question n’est pas tant celle de la privatisation. Certaines écoles privées remplissent bien une fonction spécifique sans être soumises à la loi du profit. Dans ce cas, et grâce au financement de l’Etat, école privée signifie expérience indépendante et non pas marchandisation. L’école doit rester gratuite mais ce qui est revendiqué dans le caractère national de l’éducation, c’est l’appartenance à un même corps politique, une même culture, une communauté historique.

La formation ne s’arrête plus au diplôme dont la signification est de plus en plus incertaine dans un monde où le progrès des connaissances s’accélère ainsi que le déferlement de nouvelles techniques. On le dit depuis longtemps sans en tirer toutes les conséquences, la formation doit s’étendre désormais sur toute la vie. C’est une question aussi importante que la formation initiale, et de plus en plus s’ajoutant au temps de travail. Pour l’instant l’argent de la formation permanente est scandaleusement sous-employé et dilapidé inutilement. Il faut surtout dégager le temps nécessaire à la formation et le rémunérer car c’est de plus en plus la condition de la reproduction et du développement des compétences. On ne peut plus ignorer le hors-travail lorsqu’il devient décisif dans les résultats du travail salarié, comme on ne peut plus ignorer le temps consacré à l’éducation des enfants dès lors que les femmes deviennent majoritaires dans le salariat. La productivité à court terme du temps de travail doit laisser la place à la productivité à long terme d’une gestion de carrière réussie, des moyens de construire son avenir. Pour cela il faut non seulement une garantie du revenu mais aussi des services adaptés, l’accès aux moyens d’un développement humain, la garantie de ne pas perdre ses compétences. Du coup la fonction de l’Ecole devrait changer, qui n’est plus de passer des diplômes, évaluer les performances individuelles, fournir un savoir encyclopédique vite oublié, former une force de travail normalisée mais pourrait développer le travail de groupe, fournir des savoirs de base, une culture commune et des méthodes d’acquisition de connaissances (qui ne sont pas de la pédagogie), favoriser l’épanouissement personnel et la diversité des talents, initiant le développement des capacités de chacun qui doit continuer toute la vie désormais.

L’accès à la culture et à la santé doit être aussi largement gratuit. La santé ne peut se réduire à la médecine d’urgence ni à la course technologique mais doit remonter aux conditions de travail et favoriser l’hygiène, la diététique, la qualité de l’environnement et des rapports humains. La plupart des maladies sont des maladies du stress qui renvoient à l’aggravation de la compétition économique et la dureté des rapports sociaux. Ce sont donc les conditions de vie et de travail qu’il faudrait changer plutôt que de s’adapter médicalement à des environnements de plus en plus invivables, mais la médecine générale doit redevenir une médecine de la personne dans son milieu et du corps dans son histoire, faute de quoi les services d’urgence des hôpitaux prendront sa place. Nous n’avons pas besoin de toujours plus de médicaments, certains sont déjà très précieux, d’autres posent plus de problèmes qu’ils n’en résolvent. La nutrition et l’exercice sont souvent plus bénéfiques à la longue et coûtent bien moins cher. On semble le découvrir pour le cancer mais on peut dire que manger des fruits et des légumes est bon pour tout le monde. Il faudra changer nos habitudes (sauf le sud-ouest qui a une des meilleures cuisines, proche du régime crétois) et manger plus de poisson et moins de viande (un peu de volailles et du foie), réduire laitages et céréales (allergies), diminuer les pommes de terre, utiliser de l’huile d’olive et de noix, des herbes aromatiques, boire un peu de vin... Les bons produits sont de véritables médicaments, les bons légumes poussés sans pesticides apportent des oestrogènes (qui sont leur insecticide naturel) indispensables à notre santé, tout comme leurs vitamines et leurs propriété anti-oxydantes. Le développement de l’agriculture biologique est donc partie prenante d’une politique de santé efficace et économe.

La distribution de l’énergie et le réseau de communication s’accommoderaient mal d’une dimension locale. On doit les faire rentrer dans les services publics nationaux. D’ailleurs Internet est une création de l’Etat fédéral américain. La dimension nationale ou multinationale est sans doute plus contraignante ici que le caractère public ou privé mais l’enjeu est d’assurer le même accès à tous sur tout le territoire sans multiplier inutilement les réseaux parallèles. La gratuité totale n’est pas toujours possible dès lors qu’il faut gérer des capacités et des pics de communication, mais il faut au moins assurer un accès minimum pour tous.

Pour les transports l’enjeu est sans doute notre mode de vie, en tout cas c’est le plus grand défi écologique auquel nous avons à faire face pour arriver à une indispensable réduction des émissions de gaz à effet de serre. On sait que l’accélération de ces émissions aggrave dramatiquement la rapidité du réchauffement de la planète en déstabilisant le climat jusqu’à risquer une rupture de seuil par libération du méthane contenu dans la mer. Nous n’avons pas beaucoup de certitudes mais assez pour s’inquiéter sérieusement et les transports sont le facteur principal d’augmentation des émissions de CO2. La modération est d’autant plus de mise que cette surconsommation n’est pas durable ni généralisable et la substitution par l’hydrogène ne semble pas résoudre la question même si elle semble souhaitable (mais on craint que des fuites aggravent l’effet de serreen produisant plus de vapeur d’eau). Il faudra donc bien limiter les transports individuels ainsi que les transports de marchandises en favorisant les circuits courts de commercialisation, le ferroutage ainsi que des transports en commun gratuits, pratiques et non polluants. Il semble que, au moins pour la campagne où les commerces de proximité se font rares, il faudrait que la poste se transforme en service de livraison à domicile plutôt que d’obliger chacun à prendre sa voiture pour se ravitailler. Un monopole public des services de livraison serait sans doute une économie de trajets appréciable. Ce n’est pas une lutte pour maintenir le service public que nous devons mener ici mais bien pour le développer, faire du transport un véritable service public et un enjeu politique, ce qu’il est loin d’être pour l’instant.

La défense des services publics ne doit pas signifier leur sclérose ni nous dispenser d’en critiquer la bureaucratie et les dysfonctionnements. Il y a une calomnie facile des fonctionnaires qu’il faut dénoncer fermement mais il y a aussi de véritables rigidités des administrations publiques, rigidités à laquelle il faudrait remédier tout comme aux excès du marché, ce qui peut se faire dans la collaboration avec des associations locales par exemple. Le recrutement sur concours est un principe d’égalité et de transparence qu’il ne faut sans doute pas abandonner mais qui ne peut plus être désormais la seule voie d’entrée dans la fonction publique. Les concours comme les diplômes ont perdu beaucoup de leur valeur avec le temps. Il y a donc la question du statut des fonctionnaires et de leur recrutement, alors qu’il y a de plus en plus de contractuels et que la précarité pénètre la fonction publique par les CES et les emplois jeunes. Il y a d’autre part la question de l’entreprise publique, son organisation et sa centralisation. Il y a aussi la question de la répartition des moyens et de la couverture du territoire. Il y a enfin la question de la mission de service public.

De même que le service public de santé peut être effectué par des généralistes indépendants, de même le développement nécessaire des services à la personne gagnerait à ne pas être trop institutionnalisé et fonctionnarisé, laissés au choix de ceux qui en ont besoin et remboursés aux associations ou aux indépendants, selon un tarif conventionnel ou par un système de bons.

4. Démocratisation de la société et du savoir

La démocratie est d’abord locale. C’est à ce niveau qu’il peut y avoir véritable participation dans un débat de face à face. Il faut favoriser l’expression des citoyens et la circulation de l’information, ne pas se satisfaire d’une démocratie compétitive mais essayer de démocratiser le processus de décision et de construire une démocratie cognitive, informée et contradictoire, exprimant les oppositions et construisant un consensus avec ceux qui sont concernés, en leur permettant de participer à l’élaboration des projets et pas seulement aux décisions finales. On ne peut considérer la démocratie comme un état de fait qui serait entièrement satisfaisant mais comme une exigence, un horizon. Il faut en dénoncer tous les dysfonctionnements et s’engager dans un effort constant de démocratisation. Non seulement cela ne doit pas constituer un repli sur soi mais cette démocratie locale doit inclure les étrangers résidents, toutes les couches sociales, et s’intégrer dans des réseaux multiples, les technologies de la communication permettant des nouveaux modes de collaboration et de consultation.

Le niveau national a perdu de sa pertinence face à l’Europe et aux multinationales mais on ne peut se passer de ses symboles, de son histoire, de sa tradition, de son langage.

Il ne faut pas précipiter l’effacement des images du passé mais savoir que la nation a surtout désormais un sens culturel, interrogation sur notre passé qui éclaire l’avenir que nous portons. La politique nationale est surtout affaire de valeurs, d’enracinement historique, d’explication, de mobilisation, de communication, lieu du combat idéologique. Pour la France, la politique nationale se caractérise par une dimension plus universelle, une importance plus grande donnée à la politique et une responsabilité assumée du devenir de l’humanité depuis la Révolution de 1789 au moins.

Le niveau européen devient le véritable enjeu, constituant un contre-poids à la vision du monde américaine mais nous devons expliciter la spécificité du vieux continent enraciné dans une histoire et ravagé par des guerres sans fin, par rapport à la conquête de l’ouest, terre désertée pour quelques Robinsons isolés dans un far-west sans loi. L’échec de la démocratie américaine et le déficit démocratique de l’Europe nous mettent devant le défi de l’invention d’une démocratie européenne qui ne soit pas trop oligarchique. C’est une tâche difficile. On ne peut se contenter des élections au suffrage universel de députés ou d’un président. Il faut multiplier les procédures de consultation de citoyens, les "forums hybrides", les débats publics. Le parlement européen devrait disposer de média de dimension européenne comme une émission de télévision (pas seulement la retransmission de séances du parlement qui peuvent avoir aussi leur utilité, comme le montre la retransmission des questions au gouvernement).

Il faut dépasser enfin compétition et représentation pour construire une véritable démocratie cognitive où l’important n’est pas de gagner des voix, ni de représenter son camp mais de se mettre d’accord en connaissance de cause, retrouvant les vertus des palabres africaines, pour élaborer collectivement de bonnes solutions aux questions posées par un environnement complexe. La démocratisation de la société va de pair avec le développement humain, la formation et l’information de tous, le partage des savoirs. Les méfaits d’un pouvoir centralisé ne peuvent plus être ignorés, pas plus que ceux des marchés laissés à eux-mêmes. Cela ne doit pas nous réduire à l’impuissance mais nous enjoindre souplesse et prudence pour s’adapter aux surprises du terrain, ne pas perdre de vue nos objectifs et régler nos actions sur leurs effets.

Ce que nous pouvons, ce que nous devons faire, c’est nous accorder sur des finalités humaines, sur un objectif commun plutôt que sur une stratégie, qui devra être sans cesse réajustée selon les circonstances. On doit consulter le peuple souverain pour fixer un cap, pas pour fixer un budget et des moyens qui devront s’adapter aux résultats. Nous devons avancer en tâtonnant mais sans perdre des yeux notre but final, la préservation de notre avenir. La première chose que nous avons à faire, ce qui sera déterminant, c’est de s’entendre sur l’avenir que nous voulons, sur nos finalités collectives.

La victoire commence dans les têtes, la bataille est d’abord idéologique, de rassembler et donner sens aux luttes sociales par la construction d’un projet commun.

Jean Zin 25/06/03


Ce texte fait parti des innombrables textes écrits par notre amiJean ZIN , qui je le rappelle cherche toujours des éditeurs qui pourraient soutenir sa démarche et surtout l’aider à finaliser une démarche commencée il y a plus de 30 ans...Ce qui n’empêche pas Jean de vivre avec des revenus minimas...A cet effet sur son site vous pouvez l’aider financièrement afin qu’il puisse continuer son oeuvre.

Bien cordialement .

Le collectif Transversel.


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