Les liens

Par Simon
vendredi 28 janvier 2011
par Collectif TRANSVERSEL
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Mettons nous d’abord d’accord sur les mots employés : j’utilise le mot relation au sens très large dès qu’un contact a lieu, et qu’une relation s’établit. Au sein d’une relation, je distingue ce qui sera de l’ordre du rapport d’une part et ce qui sera de l’ordre du lien d’autre part. Une relation est complexe. Elle contient souvent des deux (mais il existe aussi des relations qui ne sont que purs rapports et d’autres purs liens).

Le rapport est de l’ordre du pouvoir : domination, violence, séduction, manipulation, soumission, obéissance, possessivité, vente, salariat, valorisation, prostitution, enfermement, contrainte, esclavage, production, contrat, chantage, menace, etc...Les rapports peuplent les dispositifs du pouvoir. Je dirais même que le mode relationnel au sein des dispositifs est celui du rapport : dans l’entreprise, le magasin, l’école, à l’armée ou sur la route. Non pas qu’il n’y ait pas de liens sur ces lieux-là car c’est parfois nécessaire que le dispositif reste « humain » ; mais le fonctionnement propre du dispositif se fait par des rapports.

Dans le rapport ; il y a une frontière, une séparation : l’autre m’est étranger, me fait peur. Je ne le connais pas ou le reconnais pas ; Je ne sors pas du rapport aussi longtemps que je lui reste étranger, que je refuse de l’écouter, de le ou de la connaître. Le respect est la vertu suprême d’un univers de rapports, respecter c’est avant tout ignorer, rester à bonne distance de l’autre, ne pas se mêler de ses problèmes. Le respect de la loi ( que nous ignorons par ailleurs) crée un univers de rapports contractuels et médiatisés par la justice. Le contrat formel compense l’absence de confiance, de lien. Contractualisme, processus de valorisation (marchandisation), légalisme, propriété privée, individualisme ( au sens du repli sur soi) tendent à étendre un univers de rapports dans lequel nous devenons de plus en plus étrangers et étrangères. C’est ce qu’Appel nomme le libéralisme existentiel : « le fait que l’on admette désormais comme naturel un rapport au monde fondé sur l’idée que chacun a sa vie. Que celle-ci consiste en une série de choix, bons ou mauvais. Que chacun définit par un ensemble de qualité, de propriétés, qui font de lui , par leur pondération variable, un être unique et irremplaçable.

Que le contrat résume adéquatement l’engagement des êtres les uns envers les autres, et le respect, toute vertu. Que le langage n’est qu’un moyen de s’entendre. Que chacun est un moi-je parmi les autres moi-je. Que le monde est en réalité composé d’un côté de choses à gérer et de l’autre d’un océan de moi-je. Qui ont d’ailleurs eux-même une fâcheuse tendance à se changer en choses, à force de se laisser gérer » (Appel). Dans cet univers de rapports je suis donc seul face aux autres, seul contre tous, et peux ainsi échanger avec ces autres moi-je.

L’étrangeté aux autres est définie avec de plus en plus de précision dans le texte « En finir avec la mort » : c’est la disconvenance. Elle « se décline en quatre sentiments fondamentaux : l’incommunication (je ne sais pas quoi dire à mes proches, aux inconnus), la peur (je ne sais pas ce que l’autre peut me faire, je ne sais pas ce qui peux m’arriver), l’inadéquation à soi (je ne sais pas qui je suis, ce que je vaux, où je dois être), l’impuissance face aux problèmes qui m’entourent ( je me sens comme dépassé par ce qui arrive que ce soit à mon niveau soit à un autre) ».

« La séparation des individus signifie subjectivement l’absence totale a priori de toute communauté, et le sentiment de solitude au milieu de la foule. Même au milieu du monde, nous vivons l’isolement ». Ce monde d’isolement et de rapports prend l’apparence d ‘un désert, et dans ce désert nous mourons à petit feu.

Le lien se ramène aux sentiments et affects : amour, amitié ; affection, plaisir d’être ensemble, sentiment d’appartenance à une communauté, confiance, tendresse, désir réciproque, envies communes, etc... Le respect est au rapport ce que l’attention est au lien. Etre attentif à l’autre c’est apprendre à l’écouter, le ou la connaître, comprendre et lui faire confiance.

Il s’établit un lien entre nous dès lors que nous commençons à nous connaître. Il y a quelque chose qui se noue entre nous car nous apprenons de l’autre et changeons au cours de cette relation. Lorsque l’attention est réciproque, deux « devenirs » se mêlent : nous sortons chacun et chacune différent-e-s d’une relation de ce type. Le lien signifie que l’autre a pris place en moi. Nous ne sommes plus étrangèr-e-s ; nous sommes désormais liées.

Nous pouvons nous faire confiance et n’avons plus besoin de contrat pour faire les choses ensemble. Pas plus que nous n’avons besoin d’échanger : nous pouvons désormais partager. Là où le rapport ramène à l’ignorance de l’autre, le respect et l’échange ; le lien ramène à la connaissance de l’autre, l’attention et le partage .

Rapports et liens étant étudiés séparément, tout semble limpide. C’est pourtant loin d’être si simple car dans notre réalité quotidienne, liens et rapports sont mêlés, c’est ce qui se passe par exemple au sein des dispositifs familial et conjugal. Liens et rapports s’entremêlent et se nouent si bien qu’on ne peut plus les distinguer et réussir à les penser l’un sans l’autre. Nous appréhendons trop souvent une relation globalement sans percevoir qu’il y a en son sein une multiplicité de rapports et de liens.

Un couple est traversé de désirs, d’affection, de joie de vivre, de tendresse, d’amour , et de confiance, et bien souvent aussi de possessivité, de jalousie, de méfiance, de violences verbales, d’agressivité. Ce sont ces derniers qui selon moi ramènent le couple à la conjugalité : un terrifiant dispositif de pouvoir que l’on se construit à deux. Je ne suis pas pessimiste car cela m’arrive de croiser des couples qui ne sont traversés que par peu ou pas de rapports ( alors que d’autres en sont blindés). Je crois aussi qu’il est possible de renverser un rapport , de le retourner en lien. Cela a bien sûr à voir avec l’attention, l’art de retourner l’étrangeté-à-l’autre en connaissance-de-l’autre ;l’aliénation en émancipation.

Retour vers le premier texte de la série "RUPTURE"

suivi du texte en octobre sur les lignes de fuite.


Avis : L’émancipation sera étudiée au mois de février 2011....dans la continuité de cette étude , nous remercions Simon pour son excellent travail RUPTURE n’a pas de Copyright, vous pouvez le copier et le diffuser en indiquant toujours l’origine de votre « copie ».


Commentaires

vendredi 3 novembre 2006 à 08h36

voila un bien bel article qui nous invite a nous positionner sur nos objectifs au quotidien, s’agit il d’une ligne de fuite, c’est à dire la transpiration de nous meme (notre esprit unique ), une ligne dure c’est à dire notre socius existentiel ou encore une ligne souple, l’association des deux autres au travers de la vie et de l’avenir, de nos esperances et nos désirs, le dur plus ou moins souple, plus ou moins fuite, sachant que plus la ligne est dur plus il y a de l’immediateté et du danger dans l’air, et dans le cas contraire de la joie et un sentiment de dieu

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