RUPTURE 2011 : la séparation

by Simon
vendredi 4 mars 2011
par Collectif TRANSVERSEL
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La séparation est peut-être le fait majeur de l’Occident, la clé de voûte de la pensée occidentale, cette pensée rationnelle, pensée de la domination.

Nombre d’auteur-e-s le remarquent quel que soit l’angle d’étude. La séparation fonde la domination, comme l’exploitation, l’assujettissement ou l’aliénation. Et si je crois important d’en parler c’est que la pensée-qui-sépare nous imprègne toutes et tous, au plus profond de nous.

La séparation fondamentale c’est la section du lien, l’anéantissement du commun.

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La rupture vue par Transversel

La séparation, c’est l’étrangeté à l’autre qui prend le dessus sur nos liens. Et lorsque l’étrangeté est suffisante, l’aliénation est possible ; lorsque le lien est sectionné, les rapports de pouvoir s’établissent, la domination s’immisce entre nous. La séparation est le plus souvent binaire, polaire. Elle établit un dualisme : deux camps distincts, étrangers, inconciliables, définitivement différents et en conflit, en concurrence.

Cette pensée qui sépare se retrouve partout dans les pensées occidentales : chez les défenseurs de l’exploitation et l’assujettissement comme chez leurs opposants. Communisme, christianisme, philosophie des Lumières, humanisme, naturalisme, sont imprégnés des mêmes séparations qui fondent les régimes qu’ils critiquent.

C’est dans « Le mythe de la raison » que Georges Lapierre explique très bien la séparation. La première séparation que nous retrouvons déjà en Grèce Antique, c’est notre séparation de la nature. Egalement centrale dans la philosophie des Lumières, il en découlent bien d’autres séparations. « Seule une société fondée sur le travail des esclaves, comme le fut par exemple la société gréco-romaine, peut parler de nature dans le sens d’une séparation entre un monde plein d’esprit, celui des citoyens, et un monde qui en est dépourvu, celui des esclaves » (Lapierre).

C’est également la séparation entre sujet et objet dont il s’agit. Et c’est cela qui fonde toute la science occidentale et la pensée positive. « ce dualisme qui oppose, comme l’être au non-être, culture et nature, sujet et objet, reste pour nous un critère de civilisation au point où il joue un rôle déterminant dans l’élaboration d’une hiérarchie plus ou moins implicite des cultures. (...)La pensée positive transforme tout ce qu’elle touche en nature, c’est-à-dire en être séparé, voué à l’asservissement » (le mythe de la raison, G.Lapierre).

La séparation entre l’humanité et nature établit une hostilité, une étrangeté, et fonde la domination de la nature. La nature devient avec la science occidentale un objet de recherche. Elle est objectivée, réduite en équations mathématiques et schémas, classifiée en espèces, appréhendée en terme de ressources naturelles pour être exploitée, pillée, détruite. Et le problème n’est pas que dans les conséquences écologiques mais bien dans le concept de nature lui-même. Et je dis que la nature n’existe pas. C’est un mensonge de la pensée occidentale qui justifie l’exploitation et l’extermination des forêts, des eaux et de cette multiplicité d’êtres vivants et d’éléments présents sur notre planète.

Je ne dis pas que l’humain fait parie de la nature, d’une seule et m^me totalité, car je dis qu’il n’y a pas d’unité mais une multiplicité : une multiplicité d’êtres vivants et d’éléments différents mais en interaction permanente. Cette eau que je bois agit sur mon organisme et aussi bien je peux, par mes activités, polluer les rivières et les nappes phréatiques. Je suis malgré tout bien différent d’une goutte d’eau. Nous sommes simplement lié-e-s, en relation. « Les Indiens disent : il n’existe pas de réalité indépendante de l’autre, l’identité de chacun naît de l’enchevêtrement des rapports qu’il entretient avec ce qui n’est pas lui ; elle émerge des relations d’échanges multiples. Nous ne pouvons définir notre identité qu’en nous posons comme termes d’une relation d’échange avec autrui. Ce que les anthropologues appellent « animisme », (...) est cette vision du monde animé où tout entre en relation avec tout, où chacun tire sa substance, sa force et son être des relations de voisinage » (Le mythe de la raison). En Occident, la pensée-qui-sépare sectionne les liens et provoque les hostilités.

Louis Dumont perçoit la séparation dans le christianisme, dans les enseignements du Christ et de Saint-Paul : l’individualisme absolu et universalisme absolu. La pensée d’une totalité (Dieu) est contemporaine de celle d’un « individu-hors-du-monde ». Déjà pour les premiers chrétiens, les choses ne peuvent constituer que des moyens ou des empêchements dans la quête du royaume de Dieu (Essai sur l’individualisme, L.Dumont).

Appréhender le monde comme une totalité unifiée nous a amenés à créer ce concept de nature et à nous penser étrangé-e-s à tous les éléments et êtres non-humains.

La pensée-qui-sépare et la pensée-qui-unifie sont une seule et même chose : unifier l’humanité pour mieux la séparer de la nature, unifier une race ou une nation pour mieux la séparer des autres, unifier la totalité terrestre pour mieux nous aliéner à Dieu. Penser une totalité revient à penser l’ordre et l’unité de cette totalité, la hiérarchie entre les êtres de cette totalité.

Et c’est là toute l’erreur des humanistes, communistes, chrétiens ou naturalistes : l’unification mène à la séparation et à l’aliénation. La pensée occidentale unifie pour mieux séparer et sépare pour mieux exploiter et dominer. Aujourd’hui cette pensée unifie le Moi pour mieux nous séparer des autres et propager le chacun-pour-soi et la paranoïa. Je me retrouve seul. Seul contre tous. D’une peur de la nature à une peur de l’étranger, jusqu’à une peur de tous les autres ; la paranoïa nous laisse enfin seu-e-s face à nous-mêmes.

Et ce n’est pourtant pas fini car la pensée-qui-sépare vient nous traverser de part en part ; elle vient en moi séparer l’esprit du corps. Alors mon corps devient un objet étranger qu’il faut maquiller, soigner, bronzer, faire maigrir, pour que , une fois mort, il puisse être « donné à la science ». C’est donc le même "Homo Œconomicus", Individu de la société moderne qui se pense à la fois comme étranger à la nature, étranger aux autres et étranger à lui-même. Et c’est de là que toutes les exploitations et dominations, guerres et pillages, auto-mutilations et violences peuvent se propager.

Pour en finir avec ce monde, c’est ce mode de pensée occidental qu’il va falloir déconstruire. Il s’agit de réussir à penser, non plus une totalité d’êtres différents et étrangers les un-e-s aux autres, mais une multiplicité d’êtres différents mais liés les un-e-s aux autres. Il s’agit d’en finir avec les catégories de nature et d’humanité, sujet et objet, ami-e-s et ennemi-e-s , hommes et femmes autant qu’avec les races et les rôles. Et cela sans instituer une nouvelle totalité, une nouvelle communauté terrible, une nouvelle idéologie. C’est une œuvre bien difficile à réussir que de saisir à la fois nos différences et nos liens, de refuser à la fois notre séparation et notre unification.

J’ai pourtant l’intuition que notre émancipation passera par notre capacité à développer cette autre relation à l’autre et à soi-même.

Et si vous n’étiez pas là dès le numéro de septembre : Lien vers le premier article-présentation de RUPTURE en septembre 2006 "les dispositifs du pouvoir"

Lien vers le deuxième article paru en octobre 2006 : "Les lignes de fuite"

Lien vers le troisième article paru en novembre 2006 :"Les Liens"

Lien vers le quatrième article paru en décembre 2006 :" L’émancipation"


la suite paraitra au cours des prochains mois...un article chaque début de mois.


Commentaires

Logo de Thierry KELLER
dimanche 4 février 2007 à 14h49, par  Thierry KELLER

J’ai lu deux fois votre article, j’aurai aimé une conclusion courte à la fin de ce texte, car je pense que pour certains, ce message peut leur faire mal à la tête ....

Avec mes très cordiales salutations.
Th . KELLER.

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