ETHIQUE : la suite de RUPTURE

By SIMON
dimanche 5 juin 2011
par Collectif TRANSVERSEL
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ETHIQUE

Notre premier problème est de ne pas savoir ce qu’est l’éthique. Nous la confondons souvent avec la morale. Pourtant l’éthique se distingue de la morale de plusieurs façons. « La morale se présente comme un ensemble de règles contraignantes d’un type spécial, qui consiste à juger des actions et des intentions en les rapportant à des valeurs transcendantes (c’est bien, c’est mal) ; l’éthique est un ensemble de règles facultatives qui évaluent ce que nous faisons, ce que nous disons, d’après le mode d’existence que cela implique » (G.Deleuze, Pourparlers).

La morale juge en séparant le bien du mal. Les règles morales ne sont pas des règles orientant l’action mais des règles qui condamnent et culpabilisent. Elles servent donc au pouvoir qui domine et dirige. C’est ce que John Holloway appelle le pouvoir instrumental (douze thèses sur l’anti-pouvoir).

A l’inverse l’éthique ne distingue pas le bien du mal car elle ne vise pas à juger mais à comprendre les erreurs, comprendre pourquoi mon action peut-être erronée, dangereuse et comment je pourrais « faire mieux la prochaine fois ». Les règles éthiques me permettent d’apprendre et surtout de poursuivre mon action. L’éthique m’aide à décider comment agir. Elle pose des hypothèses permettant d’expérimenter d’autres manières de faire. Au lieu d’interdire et condamner, l’éthique oriente et accompagne l’action et la création. Pour cela je l’associe au pouvoir-action de John Holloway.

Les règles morales sont prescrites par un appareil (familles, églises, institutions éducatives, ...) et participent des rapports de pouvoir. C’est pour cela qu’elles procèdent par la séparation entre le bien et le mal : il s’agit d’une binarisation, d’une polarisation : bonne action ou mauvaise action, légalité ou illégalité, vice et vertu, bonne bouffe ou mal-bouffe, gentils et méchants, naturel ou artificiel, français ou étrangers, bonne élève ou mauvaise élève, ami-e-s ou ennemi-e-s, eux et nous. Dès que nous acceptons le dualisme, la polarisation, l’étrangeté à l’autre, nous sommes pris au piège dans un dispositif de pouvoir, dans une morale. L’élaboration éthique procède d’abord du refus de cette polarisation morale entre bien et mal, ami-e-s et ennemi-e-s.

Mais pourquoi est-ce que je réintroduis l’éthique ? Si nous n’avons pas besoin de morale, pourquoi aurions nous besoin d’éthique ? De la même manière que la morale pérennise la domination, l’absence d’éthique maintient le statu quo parce que c’est l’éthique qui m’oriente dans l’action, qui me permet de prendre position dans une situation et d’agir. La posture qui consiste à refuser l’éthique est très répandue. Par exemple dans les milieux engagés c’est celle qui consiste à refuser l’immersion de la politique dans la sphère privée. C’est bien en confirmant la séparation de nos existences en vie privée et vie publique que cette posture maintient le statu quo, l’équilibre des dispositifs de pouvoir qui se fonde sur cette séparation (travail salarié, famille, politique, conjugalité, domination masculine). C’est ainsi que les militant-e-s peuvent, après le boulot, se réunir entre convaincu-e-s pour vilipender le capitalisme, puis rejoindre leur petite structure conjugale en fin de soirée comme si de rien n’était. Replacer les débats en termes éthiques c’est questionner tous les rapports : rapports de production, d’exploitation, subordination sur les lieux de travail ; rapport d’échange dans les dispositifs de consommation ; aussi bien les rapports de domination au sein de la famille et de la structure conjugale (patriarcat). L’éthique réfute la séparation en sphères de nos existences en confrontant de sa critique tous les dispositifs de pouvoir. C’est exactement un positionnement éthique que prennent les féministes qui pourfendent le patriarcat dans toutes les sphères. Et c’est d’ailleurs lorsqu’ellent disent que « le personnel est politique » qu’elles dérangent même dans les organisations les plus révolutionnaires.

Mais l’absence d’éthique participe du statu quo également parce que si ce n’est pas nous qui nous donnons notre propre éthique, alors ce sont les pouvoirs dominants qui répandront leur éthique. C’est ce qui se passe à l’heure actuelle dans la société de consommation : notre aliénation dans la consommation ne procède pas par la morale mais bien par l’éthique. Par exemple les règles ne sont pas obligatoires (on peut ressortir du magasin sans avoir rien acheté) mais elles sont omniprésentes. De plus la société de consommation implique un mode de vie. Et c’est bien au travers des modes de vie que se déploie la question éthique.

C’est ce que Foucault et Deleuze appellent la subjectivation. Et le défi qui s’offre à nous est d’élaborer des modes de vie en rupture de ceux de la société de consommation. « Il s’agit de la constitution de mode d’existence, ou, comme disait Nietzsche, l’invention de nouvelles possibilités de vie ». « Il s’agit de règles facultatives qui produisent l’existence comme œuvre d’art, des règles à la fois étiques et esthétiques qui constituent des modes d’existence ou des styles de vie » ( Gilles Deleuze, Pourparlers). Foucault nous met en garde qu’avec la disparition du code moral chrétien, nous devons chercher une esthétique de l’existence nouvelle, une invention de soi. Si nous ne prenons pas en main ce processus de subjectivation, ce sont les dispositifs tel que la consommation qui nous figeront en sujet (par le chacun-pour-soi, les normes esthétiques, les modes, le consumérisme, l’adoration du travail et de l’argent, la séparation des sphères publiques et privées, etc.) : « le sujet se constitue à travers des pratiques d’assujettissements ou, d’une façon plus autonome, à travers des pratiques de libération ».

Les auteurs du texte « En finir avec la mort » soulèvent ce même défi éthique en distinguant deux versants de l’individualisme : celui « correspondant à la séparation des individus, qui peut être grossièrement ramené à de l’égoïsme, et correspond plus sûrement au repli sur la sphère privée » ; et celui qu’ils définissent comme « la pleine positivité de la subjectivité agissante, à la recherche d’une augmentation de sa puissance d’agir ». « L’enjeu est celui du maintient et du renforcement ou non de ce que je suis, de ce à quoi je rêve ». Et Giorgio Agamben de préciser : « l’unique expérience éthique consiste à être sa (propre) puissance, à laisser exister sa (propre) possibilité » (La communauté qui vient).

C’est bien parce que la politique du statu quo en cloisonnant les sphères publique et privée que c’est seulement sous un angle d’attaque éthique que nous pourrons ébranler nos aliénations. Et c’est l’élaboration éthique (et surtout pas moral) qui nous permet d’agir et de bâtir nos espaces libérés, de tracer nos lignes de fuite, de comploter nos désertions et d’esquisser nos propres subjectivités et sensibilités.


Nous publions ce texte , faisant suite aux différents articles tirés du texte : RUPTURE

juin 2011

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Très bonne lecture.

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Commentaires

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jeudi 27 mars 2008 à 22h00, par  postmaster

Article très intéressant ! J’avais justement besoin d’éclaississements sur ce sujet. Je comprends mieux pourquoi Nietzsche s’en est pris à la morale chrétienne de l’Eglise, comme Voltaire, et bien d’autres depuis, tout en ayant une éthique par delà le bien et le mal. Exemple : il salue l’oeuvre de Spinoza, laquelle commence par l’Ethique... et s’appuie sur l’éthique... car tout philosophe est appelé à donner son jugement éthique. On ne lui demande pas de faire de la morale, c’est bon pour les ecclésiastiques.

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