LE COMMUN

Par SIMON
mercredi 2 mai 2007
par Collectif TRANSVERSEL
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Le commun était déjà là. Je dirais même que le lien est premier. Ce que cultive le façonnage occidental de nos êtres c’est la coupure des liens, la destruction totale du commun : jusqu’à ces foules anonymes où plus personne ne se parle, ne se regarde, ne se touche ni même se voit. Spectacle de la marchandise dans les centres commerciaux, spectacle sportif dans les stades de football, spectacle politique dans les manifestations.

Il y a du monde et pourtant tout le monde s’ignore. Je suis seul dans la foule.

D’abord donc, au fil d’une longue éducation, d’une colonisation, d’un développement industriel, les dispositifs de pouvoir rompant nos liens et instituent des rapports. L’anonymat c’est un peu quand le commun a disparu, quand le nombre des rapports écrase celui des liens. En lieu et place du commun, s’établissent les communautés : communauté d’intérêts, famille, communauté française, communauté humaine, communauté politique (d’un courant politique particulier) artistique, sportive ou religieuse. C’est une myriade de communautés terribles qui constitue le monde occidental. « les membres de la communauté terrible sont méfiants les uns envers les autres parce qu’ils ne savent rien d’eux-mêmes ni les uns des autres ». Ils « se rencontrent plus par accident que par choix ». « La communauté terrible est une somme de solitude qui se surveillent sans se protéger » (Tiqqun* II, thèse sur les communautés terribles). Club de supporters, bande de potes, secte ou groupe militant, toute communauté réalise son unité en affirmant son étrangeté aux autres communautés : les équipes adverses, le syndicat d’en face, les ennemis, les étrangers, etc. Nous retrouvons là la double pensée : la pensée-qui-sépare et la pensée-qui-unifie : la communauté terrible se soude en se coupant des autres. Et elle sera d’autant plus soudée que ses meneurs sauront accentuer l’hostilité aux autres.

Ce que je nomme le commun, ce serait en quelque sorte l’antithèse de la communauté terrible, une myriade de liens qui s’établissent tout en ruinant les rapports qui nous détruisent. Le commun n’est donc pas identifiable ni quantifiable. Ce n’est pas un groupe déterminé, dénombrable et étiquetable. Même une machine de guerre en fuite, une tribu en vadrouille reste à géométrie variable et n’existe que par la diversité de ses rencontres. Tant que la tribu reste ouverte aux autres, elle évite de dériver en communauté terrible, elle reste partie-prenante d’un vaste réseau. Le commun est plus un maillage de liens divers et variés, une sorte de flux, de circulation de désir : désir d’être et de faire des choses ensemble. Cà peut-être de la vie commune, de l’action collective, des chantiers ou potagers collectifs, du co-voiturage, des balades, de grands banquets, des discussions interminables, de l’économie commune, de la colocation ou des voyages. Il n’y pas un modèle de collectivisation pais une multitude d’expériences collectives.

Le défi qui se présente à nous désormais en terme collectif n’est sûrement pas de créer une nouvelle communauté sur la base d’une nouvelle idéologie, d’une avant-garde ou d’un parti ; mais de répandre partout du commun, de percer des complicités au travers et entre les communautés terribles comme pour mieux les anéantir : ruiner les rapports par la prolifération des liens ; surtout pas des alliances entre communautés mais des complicités qui cisaillent la communauté. Un peu comme ces fraternisations de soldats adverse entre deux batailles. Le sens même de la guerre est ruiné par ces moments exceptionnels et aucun des soldats impliqués ne croira plus aux mensonges des généraux. Des liens sont apparus qui ont ruiné le sens des communautés en guerre.

Faire émerger du commun pour ruiner les dispositifs de pouvoir sans basculer en ghetto, sans que nos tribus ne deviennent des communautés terribles ; ce n’est pas facile du tout. Et l’autre piège qui se tend c’est le repli sur soi de toutes celles et ceux qu n’en peuvent plus des communautés terribles comme des dispositifs de pouvoir. Je ne cesse pas de croiser : des hommes et des femmes qui fuient seul-e-s ou en couple cloisonné et méfiant (ce qui revient au même car le dispositif de conjugalité est une communauté des plus terrible qui plus tard devient famille cloisonnée). Fuir est urgent mais se replier sur soi est une impasse ; c’est fuir les autres, confondre le commun et les communautés terribles, les liens et les rapports. Or le problème ce n’est pas les autres. Au contraire c’est bien notre étrangeté aux autres les sources de nos aliénations. Nos émancipations s’élaborent grâce à notre capacité à connaître et comprendre l’autre, à nouer des liens et des complicités, à faire émerger du commun par des solidarités concrètes et des projets collectifs rupturistes. Le repli individualiste est un piège à éviter tout autant que le repli communautaire. Individualisme et communautarisme s’équilibre d’ailleurs dans une société occidentale, un peu comme les deux faces de la même médaille, un peu comme la pensée-qui-sépare et la pensée-qui-unifie. « Nous ne voulons pas seulement fuir, même si nous avons bien quitté ce monde parce qu’il paraissait intolérable ». « Ce que nous voulions, c’est ne plus lutter contre quelqu’un mais avec quelqu’un » (Tiqqun II, Thèses sur la communauté terrible).


*Le Tiqqun, en effet, a un drôle de nom parce qu’il ne veut pas être repérable comme sujet indivis. Il a tout à fait raison, le Tiqqun, de prendre ses distances avec le sujet ; il s’inscrit par là dans une belle et forte tradition philosophique. Deleuze et Guattari, qui ne croyaient plus, eux non plus, au sujet, voulaient faire pareil, au début, avec Mille plateaux.


Commentaires

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mardi 15 mai 2007 à 15h59, par  webmestre du sel49

Moi je dirais que c’est l’individualisme qui est apparu après des siècles d’appartenance à un groupe, une famille ou un clan. En même temps le bien commun disparait, en effet, si l’on se coupe de la famille, du clan ou du groupe !
Les psychologues (C.G. Jung) ont parlé d’individuation.

Depuis le début des temps, c’était trop aventureux de vivre seul, trop dangereux. « Malheur à l’homme seul » remarque Nietzsche lorsqu’il remonte à l’Antiquité grecque et au delà. Alors, on avait une vie où tout était mis en commun : les vergers, les lieux publics, les biens publics. En France, on avait encore les services publics. mais une moitié des électeurs ont voté Sarkonazi et je crois bien que ces services publics vont aussi disparaitre. C’est alors le règne de la propriété privée, protégée par des murs, barrières, chiens de garde ou gardes armés... Peut-être que l’instinct d’appropriation est trop grand chez nos concitoyens. Les indigènes d’Amérique ne possédaient rien, car la nature toute entière était à tous, leur bien commun. Je crois qu’il faut réapprendre cela, c’est une sagesse vitale !

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