TACTIQUES

by SIMON
mardi 12 juin 2007
par Collectif TRANSVERSEL
popularité : 48%

Bien que nos tribus mouvantes ne soient pas à confondre avec des dispositifs de contre-pouvoir, elles peuvent tout de même avoir besoin d’élaborer des tactiques : pas des grandes manœuvres ni des programmes politiques, mais plutôt des complots ou des tactiques de guérilla. Elaborer ensemble des stratégies, s’organiser reste alors pour nous une expérimentation et surtout pas un programme.

Il n’y a pas de fin à atteindre par des moyens mais un processus sans fin d’expérimentation.

Nos stratégies rupturistes se distinguent en cela des stratégies politiques qu’elles ne séparent pas moyens et fins.

Ils s’agit de ne plus soumettre des moyens (et nous-mêmes) à la réalisation d’une fin : ne plus se sacrifier pour la cause, pour la révolution, pour le parti, ne plus mener des campagnes pour faire prendre conscience aux autres, ne plus produire pour atteindre l’autonomie alimentaire. Non pas que nous ne nous fixions pas parfois des objectifs à réaliser. Mais ces objectifs ne doit pas prendre le dessus sur le processus en lui-même, sur la richesse des moments partagés et sur nous-mêmes ; notre plaisir, nos partages, nos amitiés, notre épanouissement, notre liberté, les liens que nous tissons comptent alors autant que tel ou tel objectif à réaliser. Moyens et fins ne se distinguent plus dans un processus d’émancipation, dans l’expérimentation rupturiste.

S’organiser, c’est élaborer des plans d’émancipation un peu comme nous préparerions minutieusement et à voix basse une évasion de prison.

C’est par plein de petits complots, squats, chantiers, jardins collectifs, vols, plans récup’, mise en commun de matériel et d’argent, discussions, actions directes, partages, coup de main, que s’élabore un vaste plan d’émancipation. C’est parce que nos désertions sont bien réelles et pas du tout imaginaires qu’elles progressent sur une multitude de réappropriations pratiques et concrètes : réappropriation de savoir-faire, de lieux de vie, de notre rythme, de nos plaisir, de notre temps, de l’énergie, de notre créativité, de notre esthétique, de notre alimentation, etc. Tout ce que les dispositifs nous ont déjà volé, il nous faut nous le réapproprier ; reprendre possession de nos pensées, de nos désirs, de nos possibles. Car désormais tout est possible et, en même temps, rien n’est prévu. Sur une ligne de fuite s’élance un devenir alors que la ligne dure du dispositif nous enfermait dans un avenir, une carrière, un rôle figé. Le devenir est imprévisible et c’est bien ce qui fait la richesse de nos vies.

Elaborer nos désertions, çà nous ramène à un certain art de la navigation sur nos lignes de fuite.

Il faut faire preuve de ruse, d’habilité, de rapidité, d’imagination, d’improvisation pour surfer entre les dangers de l’univers hostile des dispositifs de pouvoir. Ce n’est pas une route à suivre (la bonne voie) mais plutôt un terrain accidenté. Nous avons quitté la route et fuyons à travers champs. Et encore, cette métaphore de la conduite n’est pas pertinente car il n’y a souvent qu’un ou une conductrice dans un véhicule, alors que nous avons tout intérêt à fuir en bande. Et c’est en groupe que nous élaborons nos stratégies de désertion et nos plans d’émancipation, telles es machines de guerre de Gilles Deleuze et Félix Guattari.

La machine de guerre est une meute, multiplicité pure, irruption de l’éphémère et puissance de la métamorphose (traité de nomadologie, Mille plateaux). La machine de guerre n’a pas pour objet la guerre mais l’occupation de l’espace lisse. Lorsqu’elle fait l’erreur de prendre pour objet la guerre, elle dégénère en armée. La guérilla ne dégénère pas en armée « qu’à condition de créer autre chose en même temps, ne serait-ce que de nouveaux rapports sociaux non organiques » (ibidem). C’est ce qu’a réussi par exemple l’Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN) au Chiapas depuis 1994 : elle a fui les affrontements armés et le cercle vicieux de la violence tout en créant d’autres types de rapports en son sein.

Les auteurs parlent ainsi de « ceux qui savent l’inutilité de la violence, mais qui sont en adjacence avec une machine de guerre à recréer ». « Se peut-il qu’au moment où la machine de guerre n’existe plus, vaincue par l’Etat, elle témoigne au plus haut point de son irréductibilité, elle essaime dans des machines à penser, à aimer, à mourir, à créer, qui disposent de forces vives ou révolutionnaires susceptibles de remettre en question l’Etat vainqueur ? C’est dans un même mouvement que la machine de guerre est déjà dépassée, condamnée, appropriée, et qu’elle prend de nouvelles formes, se métamorphose, en affirmant son irréductibilité, son extériorité : déployer ce milieu d’extériorité pure, que l’homme d’Etat occidental ou le penseur occidental, ne cessent de réduire » (Deleuze, Guattari, Mille Plateaux)

Selon moi, cette métamorphose tient en notre capacité à sortir du bourbier de la pensée gauchiste révolutionnaire et du mythe de la lutte armée ; à élaborer d’autres concepts et d’autres pratiques que celles des professionnels de la radicalité.

La violence est peut-être le apport par excellence, la domination totale. Elle intervient lorsque la menace, le chantage, l’intimidation, les ordres, la morale ne fonctionnent plus : la violence du père ou de la mère, du maître, du flic, du mari. Lorsque les violences verbales et psychologiques n’ont plus d’effet alors c’est la violence physique qui parachève la domination. Je pense que s’il y a un mode de relation à fuir, c’est bien la violence. Et je me désole de voir qu’on essaye à nouveau de nous faire croire au mythe de la violence révolutionnaire. Ce mythe rejoint les croyances en un monde divisé entre ami-e-s (nous) et ennemi-e-s (eux) , en la nécessité de sacrifier nos existences pour l’accomplissement de la sacro-sainte révolution, pour la destruction de l’Empire (l’ennemi unifié), pour la construction du parti.

Face à la recrudescence de la répression et de la violence de l’Etat, il est bien plus difficile d’imaginer des pratiques non violentes et intelligentes que de nous ressortir le vieux mythe de la lutte armée. Ce dont je parle, c’est de fuir l’affrontement, esquiver la répression,disparaître pour mieux refaire surface un peu plus loin (c’est la tactique de la disparition de Hakim Bey) ; et, surtout, de ne jamais cesser d’élaborer d’autres types de relations au sein de nos collectifs, mais également avec les autres. Pas pour les convaincre, mais parce que nos aliénations sont directement liées à notre étrangeté aux autres. C’est à nouer des complicités avec celles et ceux qui nous semblent les plus éloignées que nous pourrons lézarder les dispositifs du pouvoir.

L’élaboration d’autres types de relations est tout sauf utopique : mise en place de rapports non-marchands tels que la gratuité et le partage (en lieu et place de la vente et de l’échange), prises de décision au consensus lors des réunions, remise en cause de la domination masculine, partage des tâches et ruine des hiérarchies informelles, pratique de l’attention, développement de nos capacités à écouter et être attentifs à l’autre. Que toutes ces pratiques soient spontanées ou formelles ne me semble pas essentiel (c’est à chaque groupe de décider), mais ce qui compte , c’est que la tribu ne dérive pas en communauté terrible. Il s’agit donc de ruiner l’apparition de spécialisations, du productivisme, de valorisations, d’échanges, de hiérarchies informelles, de discours de vérité, de rôles, de normes, de rapports et de cloisonnements.

L’art d’établir nos plans d’émancipation passe aussi bien par la mise en œuvre de réappropriations et d’infrastructures logistiques émancipatrices (pour se loger, s’organiser, se nourrir, se soigner, se chauffer, se déplacer...) que par un travail sur nous-mêmes, une attention permanente à la nature de nos relations.


Pour Juillet-aout , nous vous offrirons à l’occasion du premier anniversaire de la sortie de "RUPTURE" par Simon ,les derniers textes : "Façonner" et "CONCLUSION".

Nous vous remercions toutes et tous pour vos réactions permanentes sur ces très beaux textes de réflexions écrits et offerts à vous tous en juillet 2006.

La rédaction de Transversel.


Commentaires

Logo de webmaster de Lumières
lundi 21 janvier 2008 à 15h55, par  webmaster de Lumières

La liberté est un droit fondamental, disait Voltaire....
Volonté de puissance, disait l’autre, il n’est pas question de céder !

La révolution n’est pas un diner de gala. Mais qui a dit cela ?
Et si on essayait l’objection fiscale ? Refuser de collaborer financièrement à cette politique de malheur, à engraisser ces polititiens de malheur, et leur police, et leur armée, et leur piètre justice... moi, je rejoins Léon Tolstoï quand il disait que tous ces parasites de la société sont à fusiller ! Là, je suis en colère, mais au lieu de voter pour des types qui vont gouverner avec la police et l’armée à leur commandement, je me dis qu’on est loin de la démocratie !
Boycottez les élections au suffrage universel, ça serait déjà une bonne chose. D’ailleurs on nous l’a imposé, car nous ne l’avons pas demandé, que je sache !

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