Façonner

par Simon...La conclusion fin juillet...
lundi 1er décembre 2014
par Collectif TRANSVERSEL, Daniel D.
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Alors tu pourrais me dire : « Mais pourquoi je fuirais ? Mon travail me plaît et me donne de quoi vivre ; ma famille me loge et me nourrit, et j’aime mes parents ; j’apprends beaucoup de choses intéressantes à l’école et j’y ais tous mes amis ; mes études sont passionnantes ; ma compagne est la personne que j’aime le plus au monde et même si notre couple n’est pas parfait, il n’y a pas de raison de rompre ».

Pour saisir le sens de la fuite, nous devons percevoir dans quelle mesure un dispositif de pouvoir, un rôle, un rapport non seulement me contraignent à faire des choses que je ne désire pas, m’emprisonnent, me rendent étranger à moi-même, mais aussi me façonne. Il façonne mon individualité, mes besoins, ma santé, mes croyances, mes convictions, mes idées, mes désirs, mes souvenirs, mes habitudes et ma manière d’être aux autres. Je change en permanence (ce qui n’est pas un problème) mais les dispositifs de pouvoir tendent à me figer dans des rôles, des fonctions, des normes, des manières d’être à l’autre, des rapports : rôle de femme ou d’homme dans la conjugalité ; de père, mère, fille ou fils dans la famille ; fonction d’ouvrier, d’ingénieur, médecin ou employé de bureau dans le travail ; maître ou élève à l’école, etc...

Car être pris dans un dispositif c’est être pris dans certains types de rapports, de manière d’être aux autres et à soi-même, dans un univers particulier emprunt de plus ou moins de violence, de valorisations, de relations contractuelles, de rapports froids et étrangers : dans le monde du travail, la prison, l’école, les supermarchés, les rues d’une métropole, sur le terrain de football, dans un embouteillage ou au guichet d’une administration. Et ce quotidien, cet univers de rapports façonnent notre manière d’être aux autres. Nous ne sommes plus les mêmes après avoir vécu des années dans des univers aussi hostiles. Nos singularités, notre multiplicité de désirs, idées folles, rêves, notre créativité, joie de vivre ou notre capacité à écouter, rencontrer, aimer, apprendre ou rire disparaissent, se désagrègent au fil des années. C’est une mort lente.

L’école est un bon exemple de dispositif qui meurtri la créativité, la propension au jeu, les idées singulières de ses élèves. On ne rigole pas en classe. On se tient droit et on se tait. La violence psychologique de l’école est inouïe. C’est un dispositif disciplinaire où la volonté de nous dresser n’est même pas niée ; comme au service militaire : « on va faire de vous des hommes ! Des vrais. » Aïe, çà donne pas envie d’y aller.

Le dispositif de conjugalité n’est pas du même type. Il est bien différent et pourtant après un an ou deux de conjugalité je ne suis plus le même et je ne m’inscrit plus dans la même relation avec l’être aimée. D’un amour-passion je suis progressivement passé à un amour-possession. Je prends mon rôle d’homme et elle prend son rôle de femme. Pour les autres nous sommes désormais un couple reconnu et respecté, cadenassé et clos. Ce n’est plus le désir qui m’anime dans la relation à l’autre mais la possessivité : elle devient femme-objet et je deviens étranger à elle et à l’amour passionnel que je ressentais auparavant pour elle.

Plus besoin de rencontrer, découvrir, désirer l’autre car la conjugalité nous a scellée en objets possédés l’un par l’autre. On pourra difficilement accuser l’Etat ou le capitalisme de nous avoir mis dans ce merdier car c’est à deux que nous avons créé notre propre prison. Je me fige à la fois en sujet possesseur et objet possédé. Là où l’amour me ramenait à la curiosité, le désir, le partage ; je me retrouve à ressentir jalousie, possessivité, lassitude, amertume.

D’autre part les dispositifs de pouvoir ne façonnent pas seulement notre manière d’être aux autres mais aussi nos convictions. Car un dispositif de pouvoir fonctionne avec le discours de vérité qui le justifie : textes sacrés, prophéties et mythes d’hier ; croyance dans le progrès, la science, l’Etat, la technique et le libéralisme économique d’aujourd’hui. Ces croyances, morales, idéologies, philosophies de vie, préjugés ont en commun de se prétendre vérités. Les micro-dispositifs (famille, conjugalité) ont également leurs discours de vérité qu’il ne faut pas remettre en question. L’adolescente qui s’insurge sera considérée comme étant « en crise d’adolescence », la femme mariée comme « hystérique ». J’ai rarement vu un film qui décrive aussi bien les dispositifs conjugal et familial que « Une femme sous influence » de John Cassavets. L’héroïne, mère au foyer en révolte, finira par être internée en hôpital psychiatrique par sa propre famille. Un beau film pour comprendre à quel point ces dispositifs peuvent mêler amour et violence, désirs et enfermement, partage et domination. Nous voyons à quel point l’univers familial et son voisinage sont plombés de jugements moraux, de rôles, de normes, de préjugés ; et comment cet ensemble a la capacité d’anéantir toutes celles et ceux qui ne se conforment pas aux normes.

Alors s’il est parfois nécessaire de fuir, ce sera pour rester en vie, refuser de se voir figer dans un rôle, enfermé-e dans des rapports et des normes, et préférer déterminer par nous-même notre manière d’être aux autres et à soi-même, en choisissant et inventant des univers de vie qui correspondent à nos aspirations. Le monde dans lequel nous vivons nous façonne beaucoup plus que nous ne le façonnons, surtout si c’est un univers autoritaire. Il est plus que temps de bâtir les mondes où d’autres types de relations sont possibles.


Et si vous n’étiez pas là dès le numéro de septembre : Lien vers le premier article-présentation de RUPTURE en septembre 2006 "les dispositifs du pouvoir"

Lien vers le deuxième article paru en octobre 2006 : "Les lignes de fuite"

Lien vers le troisième article paru en novembre 2006 :"Les Liens"

Lien vers le quatrième article paru en décembre 2006 :" L’émancipation"

Lien vers le cinquième article paru en janvier 2007 :" La séparation"

Lien vers le sixième article paru en février 2007 :"La sécession"

Lien vers le neuvième article paru en juin 2007 :" Tactiques"


Nous mettrons bientôt ici le récapitulatif complet de l’ouvrage paru sous cette appelation "RUPTURE" en attendant la conclusion.

Merci d’avance de votre participation active tout au cours de l’année.

La rédaction

7 années sont passées et en 2014 ..."RUPTURE" redevient vraiment au gout du jour.... Merci


Commentaires

Logo de Amanda
vendredi 28 novembre 2014 à 17h54, par  Amanda

Quelle démarche à suivre pour en savoir davantage sur cet article ?
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