Tirer les enseignements de l’Histoire des fièvres de l’accumulation ?

by François Plassard
mardi 26 novembre 2013
par Collectif TRANSVERSEL
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« Si j’avais une baguette magique, voilà ce que je lui demanderai pour accroître mon bien être, pour moi-même et pour mes proches, dans l’année qui vient » Voilà la question que 70 personnes (en ateliers de 7 personnes) ont osé se poser pour faire connaissance entre elles, par un beau samedi ensoleillé sur un territoire rural en avance sur tous les autres depuis dix ans en matière de récession économique affectant gravement le pouvoir d’achat, l’emploi et l’accès au logement.

La réappropriation démocratique de la monnaie

D’un tel exercice d’interconnaissance, il en est sorti vingt trois rêves insolites ou idées projets, même si en milieu rural encore plus qu’ailleurs, il est de bon ton d’affirmer qu’il ne faut pas rêver ! Pour restituer ce travail d’atelier à l’ensemble , en tant qu’intervenant exterieur-catalyseur invité, je me suis permis de classer ces rêves autour d’une roue de l’échange constituée des verbes : habiter, me nourrir, me déplacer, éduquer, me cultiver, jardiner, préserver ma santé.

Vint alors l’idée de relier la mise en œuvre de ces 23 rêves insolites (avec d’autres initiatives déjà présentes) par une même monnaie de type territoriale. Une monnaie d’échange de type circulaire ou en spirale fondée non plus sur l’euro, mais sur une autre rareté : celle de la valeur temps qu’il nous reste à vivre. Comme nous sommes tous égaux devant la mort, pourquoi ne pas appeler cette monnaie, la monnaie égalité ou solidarité ?

Là comme ailleurs, les réflexions ne se firent pas attendre pour constater qu’une addition d’initiatives solidaires, toutes riches de sens et de don, prises chacune séparément, s’ignorent parfois mais en tout cas ne font pas « système » . Le projet de la journée devint alors celui de les « relier » .

La soirée fut alors consacrée à un débat sur le rôle et la fonction de reliance qu’est la monnaie que les hommes ont inventé pour faciliter l’échange en donnant une valeur virtuelle à toute chose échangée. « Ce qui ne se compte pas ne compte pas » entendons-nous bien souvent. Mais par quel curieux tour de pass pass, cet outil ou moyen de l’échange qu’est la monnaie, nous échappe et est devenu une finalité en soi ? Les selistes présents surent expliquer que cette inversion des moyens en fin avait quelque chose à voir avec la troisième fonction de la monnaie qui est sa « valeur refuge » dont est issu l’ « intérêt » qui permet à « l’argent d’enfanter de l’argent » disait Molière dans ses pièces de théâtre ! Cette troisième fonction de la monnaie fut refusée à l’intérieur des Sels ou systèmes d’échanges locaux que nous avons créé en France depuis 1994.

L’actualité récente sur l’effondrement global mondial du système financier international que nos Etats tentent désespérément à grand frais pour le contribuable de demain de colmater, fut l’occasion de découvrir la prophétie d’Aristote : « quand le moteur de la richesse basculera de celui de l’accroissement du bien être à celui du profit, il n’y aura plus de limite à l’accaparement du pouvoir et de la richesse ! ».

Mais depuis Aristote, nombreux furent les commentateurs décrivant les effondrements cycliques successifs d’un processus d’accumulation-concentration de pouvoir et d’accaparement de richesse par le moteur du profit et de l’intérêt. Contemporain de l’économiste autrichien J.Schumpeter, John Maynard Keynes, dans sa « théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie », publiée en 1936 en fut un mieux connu, en montrant en plein Front populaire (avec Léon Blum) que l’on peut très bien avoir une économie en sous emploi qui s’équilibre par une spirale récessive permanente sans rééquilibre par les prix et les taux d’intérêt ; Le plus célèbre des commentateurs de ces effondrements des échanges fut aussi Karl Marx qui affirmait que l’effondrement naturel du Capitalisme devait nécessairement conduire à l’avènement du Socialisme.

Avec le recul de l’Histoire nous savons les processus complexe de régulation de la violence collective qui se mettent en place dans le paroxysme d’un système d’accumulation ( environ tous les demi siècles ?) où la surproduction cotoît l’insolvabilité généralisée. L’effondrement des bourses en est le signe annonciateur et les tentatives de restauration de la confiance par plus de solidarité se laissent toujours dépasser par des mécanismes plus puissants : ceux de la peur réciproque, de la recherche de victimes émissaires (engendrant l’hyper contrôle et l’hyper sécuritaire), relayés quelques années plus tard par les destructions des surplus par la violence et la guerre. Alors peut resurgir après le chaos de nouvelles forces productives d’accumulation. Traduit en langage populaire de café du commerce « une bonne guerre et cela repart ! » . Cela repart quoi ?

La croissance pour la croissance, régulatrice au nom de l’emploi de la violence collective ?

Apres les chaos de 1848, 1910, 1929, devront nous rajouter 2009 dans les livres d’histoire de ces paroxysmes du Capitalisme économique puis financier ? Enseignerons-nous toujours dans nos universités la thèse du théoricien français du libéralisme jean baptiste Say (après Adam Smith l’écossais) que « toute offre (de quelque nature qu’elle soit qui peut être la guerre) crée sa propre demande (loi des débouchés), ce qui permet d’exclure tout risque de surproduction générale » ! La Grande Amérique de 1929 avec « ses 40 millions de mal logés, de mal vêtus, de mal nourris » selon l’expression du président Roosevelt, inventera t-elle une autre solution avec B. Obama que de rentrer dans la fièvre de la guerre en créant comme en 1940 : 7 millions d’emplois et 3 millions de soldats comme elle l’a fait pour retrouver sa prospérité ? Que dire de la Chine avec ses nouveaux 20 millions de chômeurs ? Ne retombons pas dans les pièges du passé.

Sortir de la crise pour recommencer ou pour un saut qualitatif ?

Mon hypothèse est que si l’Histoire revient toujours sur ses pas, nous vivons en 2009 une grande nouveauté par rapport aux effondrements cycliques des systèmes financiers censés tirer par la virtualité qu’est devenu l’argent la croissance économique. C’est la présence d’une crise écologique sans précédent dans notre histoire humaine, maintenant à 6 milliards d’humains, qui inverse l’ordre des raretés ! Une crise à trois dimensions : énergétique (un pic oil dernière nous), climatique (ne pas dépasser 2° C pour éviter l’emballement nous disent les 165 chercheurs du GIEC avec le permafrost et la régulation des océans), et une chute de la biodiversité). L’équation de l’accumulation des richesses s’en trouve inversée : rareté des ressources renouvelables, de la terre arable et de l’eau potable, mais abondance des savoirs et compétences, de la main d’œuvre inemployée en survie, et de l’argent qu’il suffit de créer par le prêt dans un nouveau système de confiance à inventer cette fois à l’échelle planétaire ;

Jamais l’affirmation de Gandhi qui vilipendait la cupidité n’a été aussi prophétique : « apprendre à vivre simplement pour que d’autres puissent tout simplement vivre ».

Les premiers à percevoir de tels nouveaux enjeux sont dans les rangs de la société civile avant d’être dans les rangs de l’Etat et des entreprises du marché, ces deux derniers étant organiquement reliés entre eux par le même désir de retour à une croissance quantitative par le seul moteur du profit dont la guerre nous a déjà montré l’efficacité ; Cette première prise de conscience prend la forme d’une sorte de révolution culturel sur les comportements du quotidien dont la ré interpellation d’un nouveau rapport à l’autre (altérité) conditionne en retour un nouveau rapport à soi ; Bien sur comme toute mutation, cela commence par beaucoup de paroles échangées avant de passer à l’acte, tant nous sommes prisonniers des imaginaires ( paradigmes ou paires de lunettes de nos croyances) qui nous ont individuellement et collectivement construits, tant nous sommes prisonniers des systèmes économiques qui en découlent pour se reconnaître les uns et les autres. Reconnaissance qui passe malheureusement non par l’œuvre mais par l’emploi qui se fait rare comme Hannah Arendt l’avait déjà souligné : c’est une société de travailleurs sans travail vers laquelle nous allons » et « qui ne sait plus rien des autres valeurs pour laquelle il vaut la peine de vivre » disait avant de mourir Castoriadis. Prise de conscience d’un vivre, travailler et consommer autrement, disent depuis 2005 les participants des festivals de la Terre qui chaque début d’été animent des citoyens de vingt pays différents, chaque année toujours plus nombreux .

Cette année 2009 un festival camino de la non violence aura lieu à Toulouse le 12, 13 et 14 juin, dans la ville où en 1250 sont nés les premières sociétés anonymes du monde sur les moulins de la Garonne. Il sera question cette fois de comprendre ce transfert massif des revenus du travail vers les revenus du capital dans un procès théâtralisé et ludique de l’Argent Roi. Pour se prémunir de la violence qui peut nous amener une nouvelle fois à la guerre après l’effondrement de la croissance, nous tenterons de comprendre les mécanismes qui, au mépris de l’humain, ont fait de l’argent la finalité de toutes les activités humaines, pour transformer nos économies de marché en société de marché.

Il sera alors question de la mutation d’un système productif industriel linéaire qui extrait, transforme et jette – 90% de nos marchandises n’ont que six semaine de vie- en un système productif circulaire ou en spirale qui « recycle, répare, recombine, réévalue, relocalise » pour allonger le cycle de vie de nos marchandises face à la nouvelle contrainte écologique. Au mécanisme du profit qui par le jeu des prêts des banques privées oriente toutes nos activités humaines comme le déplorait Aristote, nous débattrons des nouveaux indicateurs de richesse que sont le CO2, l’énergie, les matériaux, le bien être , orientant le développement durable non seulement sur le « comment produire ? » mais sur le « quoi produire ? ». Il ne fait pas de doute qu’un tel débat, vivifiant pour la démocratie, rejaillira sur la révolution culturelle en cours, en insistant sur le transfert de la vente de la propriété des objets qui « à vouloir les posséder nous possèdent » , à la vente de leur usage pour allonger leur durée de vie.

Les trois monnaies de la liberté, de l’égalité et de la fraternité

Alors jamais nous n’aurons eu autant besoin d’une monnaie internationale de la liberté (nommée par certains Terra) pour imaginer un grand plan Marshall planétaire au profit des pays du Sud restaurant leur souveraineté alimentaire et leurs eco systèmes locaux détruits par le profit. Comment ? En y consacrant le budget équivalent à celui d’une guerre mondiale ainsi évitée (création monétaire terra pour réparer la planète) face au nouveau défi écologique au profit des deux milliards d’humains les plus démunis notamment par l’alliance de l’agro écologie, des énergies renouvelables, des techniques d’écobâtir et de services de premières nécessités (éducation, santé, eau potable) qui réduiront l’explosion démographique. Un projet enthousiasmant pour les jeunes générations relié aux savoirs faire des anciens sur les éco systèmes locaux,

Alors jamais nous aurons autant besoin d’une monnaie de la fraternité que sont devenu les Sels à l’initiative de la société civile pour recréer du lien

Mais jamais nous aurons eu autant besoin d’inventer cette troisième monnaie territoriale de l’égalité et de la solidarité pour mettre en place un système productif circulaire ou en spiral que la crise écologique rend nécessaire et qui peut remettre le plus grand nombre dans un échange qui fait sens . A chaque territoire d’inventer sa roue singulière de : l’habiter, se nourrir, se déplacer, éduquer, se cultiver, préserver sa santé pour accroître son bien être par une monnaie territoriale Sol déjà en expérimentation en Alsace, Ile de France et Bretagne appuyée par l’Europe. A la figure de l’entrepreneur (ce héros qui extrait, transforme et surproduit une marchandise éphemere pour accroître son profit) succédera alors celle du jardinier fier d’un jardin qu’il habite pour accueillir (pourquoi pas les réfugiés climatiques !). Au débat contradictoire passionnel binaire de l’économisme entre libre échange et protectionnisme de l’ancien monde devenu marchandise, succédera celui plus prometteur d’un autre type de croissance plus responsable fondé sur la vie pour éviter la guerre. Apres trois siècles de capitalisme de marché parsemé de crises, grâce à la crise écologique qui nous contraint au partage et à la responsabilité, le monde aura alors peut être changé.

Utopie diront certains ? Réalisme diront ceux qui savent par l’Histoire la complicité aveugle et arrogante de l’argent, du pouvoir et de la guerre au mépris de la connaissance et de la gratuité. Car comme la guerre est une affaire trop sérieuse pour confier sa décision aux militaires, la monnaie est une affaire trop sérieuse pour confier sa création (par le prêt à intérêt dépassant celui de la croissance réelle) aux seules banques privées.

Trois présidents des Etats-Unis : James Madison, Abraham Lincoln et John Kennedy n’ont-ils pas été assassinés pour avoir remis en question la création monétaire par les banques privées qui ne connaissent que le profit ? Comme Martin Luther King avec son discours célèbre « j’ai fait un rêve » et jean Jaurès ont été assassinés pour avoir refusé la guerre.

Pourquoi ne pas leur dédier ces trois nouvelles monnaies complémentaires pour remettre le marché à sa juste place qu’il n’aurait jamais du quitter ? François Plassard

Auteur du livre : « crise écologique ou crise sociale ? » Fraternité, Equité, Liberté

Préface d’Albert jacquard, édit : leseditionsovadia.com Initiateur de jardins d’habitats bioclimatiques groupés sans voitures ou eco hameaux Festival de la terre


Ce texte de notre ami françois Plassard , date de 2009, mais nous pensons qu’il est vraiment d’actualité dans ce changement de décennies. C’est pour cela que nous le publions en ces premiers jours de janvier. Remerciements à François pour tous ses travaux.

Et Nos Meilleurs Voeux de tout le Collectif Transversel pour 2014, année de la renaissance de notre site.


Commentaires

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jeudi 6 janvier 2011 à 18h28, par  Michel

C’est juste, mais j’ai retiré de l’histoire du XX siècle qu’à l’occasion des deux grandes guerres, où nous avons été ruinés, et il y a eu une réforme au point de vue monétaire. Au XIX siècle, notre monnaie était indexée sur l’once d’or. Les USA en tant qu’alliés on été payés en or après la guerre. Depuis 1913, le franc n’est plus convertible en or. En 1944, seul, le dollar est indexé sur l’or, et il acquiert officiellement le statut privilégié de monnaie de référence et de monnaie refuge. La dette colossale des USA devient un fardeau pour les autres pays, alors que les Nord-américains peuvent s’enrichir en bien réels avec du papier-monnaie sans valeur réel, car la planche à billets du cartel de banques qui ont imposé le dollar a provoqué une inflation de dollars dans les banques centrales, mais le dollar est sous-valorisé dans le taux de change manipulés au détriment du reste du monde...
En conclusion, les guerres n’ont profité qu’aux Nord-Américains (USA), et nous ont ruiné plus qu’on ne le croit.

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