Les dispositifs du pouvoir

par Simon.
lundi 21 juillet 2014
par Collectif TRANSVERSEL
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Un dispositif de pouvoir est un ensemble hétérogène de techniques, discours, rapports, pratiques, institutions, et tactiques. Il est rationnellement organisé et hiérarchisé en vue de réaliser une fin. Au sein de ce dispositif je suis asservi ou bien assujetti, éduqué, exploité ou aliéné, c’est-à-dire étranger à moi-même. J’y obéis à des ordres, des contraintes et des normes. Pas de liberté ou d’épanouissement pour moi au sein d’une telle machinerie, pas de créativité ou de réalisation singulière, il faut créer selon des normes esthétiques en vigueur, exécuter les ordres, réaliser ce que le maître ordonne, produire selon la demande.

Ces dispositifs de pouvoir sont multiples et variés : la scolarité, le salariat, la télévision, la conjugalité, la famille, le dispositif RMI, telle ou telle administration, le service militaire, les études supérieures, l’hôpital psychiatrique, l’emprisonnement ; mais peuvent être plus diffus et étendus : la légalité, la consommation et la morale par exemple. Ces dispositifs font partie de nos existences : ils sont nos lignes dures. Aussi bien ils nous aliènent et façonnent ; et aussi bien ils nous fournissent un endroit où dormir, de la nourriture et de l’argent pour survivre ; C’est même souvent au sein de ces dispositifs que nous avons une « vie sociale » . Nous sommes trop souvent dépendant(e)s de ces dispositifs.

Mais lorsque je parle des dispositifs de cette manière, je fais l’erreur de les appréhender comme quelque chose qui nous est extérieur et supérieur, qui nous domine.

C’est peut-être vrai pour les dispositifs les plus autoritaires comme la prison ou bien l’école ; mais plus pour les autres dispositifs. Nous sommes parti prenant(e)s de nos aliénations. C’est ce que nous a expliqué Michel Foucault en 1976 : le pouvoir n’est pas un « système général de domination exercé par un élément ou un groupe sur un autre » mais bien plus une « multiplicité de rapports de force » (la volonté de savoir). De plus « le pouvoir vient d’en bas ; c’est-à-dire qu’il n’y a pas, au principe des relations de pouvoir, et comme matrice générale, une opposition binaire et globale entre les dominateurs et les dominés, cette dualité se répercutant de haut en bas ». « Il faut plutôt supposer que les rapports de force multiples qui se forment et jouent dans les appareils de production, les familles, les groupes restreints, les institutions, servent de support à de larges effets de clivage qui parcourent l’ensemble du corps social ». (ibidem) C’est ce qu’expliquait déjà Etienne de la Boëtie dans son traité sur la servitude volontaire : le pouvoir d’un tyran lui vient de chacune des soumissions de ses sujets.

Le pouvoir vient d’en bas : les dominé(e)s bâtissent avec les dominants leurs propres aliénations. Et sans la servitude volontaire des dominé(e)s, le tyran n’a plus aucun pouvoir. C’est pour cela que Foucault insiste sur le caractère relationnel du pouvoir : il « n’est pas quelque chose qui se partage entre ceux qui l’ont et qui le détiennent exclusivement, et puis ceux qui ne l’ont pas et le subissent. Le pouvoir, je crois doit être analysé comme quelque chose qui circule, ou plutôt comme quelque chose qui ne fonctionne qu’en chaîne » ( cours au Collège de France du 7 janvier 1976). Les individus « sont toujours en position de subir et aussi d’exercer ce pouvoir. Ils ne sont jamais la cible inerte et consentante du pouvoir, ils en sont toujours le relais » (cours du 14 janvier 1976).

Et c’est grâce à une telle compréhension de ce qu’est le pouvoir que s’ouvre à nous une nouvelle perspective : celle de la désobéissance, de la sécession, de la désertion, de l’insoumission, celle du refus . C’est parce que nous sommes parti-prenantes du rapport de pouvoir que nous avons la possibilité de le renverser ou de le fuir, le désamorcer ou le détruire. Il s’agit de dire : je ne joue plus ; j’me casse ; non ; je n’obéis plus ; je ne réponds pas ; on n’arrête tout ! Ce dont il est question , c’est de dissoudre les rapports de pouvoir en cessant d’être les relais , en arrêtant de nous soumettre et de pérenniser les dispositifs de pouvoir, en disparaissant des réseaux de pouvoir. Si le dispositif continue de fonctionner sans moi, au moins il ne s’exercera plus sur moi et je ne m’en ferai plus le relais sur d’autres. C’est ce que John Holloway appelle l’anti-pouvoir (douze thèses sur l’anti-pouvoir).

Et cette dénomination est très intéressante car Holloway distingue l’anti-pouvoir et le contre-pouvoir. Protester, s’opposer, revendiquer, contester, c’est toujours accepter l’autorité et notre asservissement à cette autorité. Foucault nous explique très bien comment la résistance « n’est jamais en position d’extériorité au pouvoir » ; elle est « l’autre terme » ; le « vis-à-vis » du pouvoir ( la volonté de savoir). Il va même jusqu’à dire que les rapports de pouvoir « ne peuvent exister qu’en fonction d’une multiplicité de points de résistance : ceux-ci jouant, dans les relations de pouvoir, le rôle d’adversaire, de cible, d’appui, de saillie pour une prise. Ces points de résistance sont présents partout dans le réseau du pouvoir » (« il faut défendre la société »). C’est-à-dire que partis d’opposition, syndicats, associations citoyennes, activistes, mouvements sociaux, grévistes, organisations non-gouvernementales ou même des groupes autonomes participent toutes et tous du pouvoir des Etats dès lors qu’ils et elles revendiquent et s’opposent.

L’action politique est le théâtre de notre servitude.

Et la radicalité des moyens employés (sabotage, lutte armée) n’y change rien tant que cela s’inscrit toujours en terme de protestation , de rapports de force à établir, de s’établir en contre-pouvoir. Les Etats, partis en guerre contre le terrorisme depuis quelques années, nous prouvent bien à quel point ils savent tirer parti des résistances les plus acharnées. Comme l’a écrit Foucault , ces résistances servent de « saillie pour une prise ». faire grève, réclamer des meilleurs conditions de travail, un meilleur salaire ou le retrait d’un projet de loi ; créer un syndicat, manifester et revendiquer, établir un rapport de force, c’est toujours rester dans une logique de contre-pouvoir.

Il est plus que le temps pour nous de penser et agir désormais en terme d’anti-pouvoir, d’élaborer des plans de désertion, de nous replacer dans une perspective sécessionniste. La dissolution des rapports de pouvoir passe par notre insoumission.

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